Le concept d’hégémonie (du grec hêgemôn ἡγεμών, « commandant en chef ») est issu du vocabulaire politique, où il est dans un premier temps utilisé, à peu de chose près comme un synonyme de leadership. Depuis le xixe siècle, son usage s’est généralisé, principalement dans les domaines de la philosophie, des sciences sociales, de l’activisme politique, de l’anthropologie, des études culturelles, de l’éducation, de même qu’au sein de la théorie du discours social, où la notion se retrouve au cœur des enjeux qui faconnent le système discursif.

Dans les travaux de Marx, en particulier De l’idéologie allemande, le sens du mot hégémonie s’apparente largement à celui de domination (il y est question de l’« hégémonie de l’Allemagne » ou de l’« hégémonie de la théorie »). C’est pourtant lorsqu’il évoque le fait que la classe dominante ne domine pas uniquement en fonction de sa puissance matérielle, mais bien parce qu’elle détient également les moyens de production intellectuelle, que Marx s’approche le plus du sens de l’hégémonie tel que nous l’entendons aujourd’hui :

« Les individus qui constituent la classe dominante possèdent, entre autres choses, également une conscience, et en conséquence ils pensent ; pour autant qu’ils dominent en tant que classe et déterminent une époque historique dans toute son ampleur, il va de soi que ces individus dominent dans tous les sens et qu’ils ont une position dominante, entre autres, comme êtres pensants aussi, comme producteurs d’idées, qu’ils règlent la production et la distribution des pensées de leur époque ; leurs idées sont donc les idées dominantes de leur époque » (De l’idéologie allemande, p. 32).

La notion en viendra à prendre une importance et une extension capitales dans les travaux d’Antonio Gramsci sur le rôle des intellectuels, élément central de ses Cahiers de prison rédigés à la fin des années 1920 et au début des années 1930. Gramsci s’applique, autour du concept d’hégémonie, à penser plus spécifiquement les différentes modalités de l’adhésion implicite des classes dominées à l’idéologie bourgeoise. Cet implicite est constitué d’une série d’idées, de valeurs, de croyances, de comportements qui renforcent le pouvoir politique de l’élite et qui contribuent au maintien de ses privilèges en donnant comme « naturels » les principes et valeurs sur lesquels ils se fondent. Cette naturalisation présente l’ordre établi comme un a priori immuable et contribue ce faisant à favoriser le consentement des dominés nécessaire au maintien de la domination. L’hégémonie cimentera ainsi en une unité insaisissable l’espace social, et c’est à la fois cette unité et cette invisibilité qui assurent sa puissance. L’hégémonie est précisément cet implicite produit par la société civile et auquel elle consent en le reproduisant, elle est ce système qui organise les différents fragments et sous-ensembles.

Sur le plan du rapport à la culture, la notion d’hégémonie telle que la présente Gramsci est d’autant plus cruciale qu’elle offre la possibilité de redynamiser en profondeur la compréhension des rapports entre l’art et la société, tant en en complexifiant la nature qu’en leur conservant leur dimension politique, et ce sans pour autant réduire la portée de la dimension artistique/esthétique des pratiques culturelles. C’est dans « Problèmes de critique littéraire » que Gramsci explore les conséquences de ses observations à propos de l’hégémonie, de nature d’abord politique, sur les moyens d’envisager la culture et son rôle dans le changement social. Deux aspects des propositions qu’il formule dans « L’art et la lutte pour une nouvelle civilisation » le font se démarquer des autres penseurs marxistes de la culture : d’une part la façon dont il dissocie révolution culturelle par l’avant-garde et révolution politique, et d’autre part la nature du regard qu’il porte sur la culture populaire. En cessant de faire de la révolution politique et de la révolution artistique des alliés naturels, Gramsci cherche à tenir compte du rôle joué par la culture dans le processus même qui fonde l’hégémonie, processus éminemment historique, tant dans son déploiement à long terme que dans l’« invisibilisation » progressive qui l’imbrique à même le tissu social. Pour lui,

« [l]es prémisses de la nouvelle littérature doivent être nécessairement historiques, politiques, populaires ; elles doivent tendre à élaborer ce qui existe déjà […] l’important est que cette nouvelle littérature plonge ses racines dans l’humus de la culture populaire telle qu’elle est, avec ses goûts, ses tendances, etc., avec son monde moral et intellectuel, même s’il est arriéré et conventionnel » (« L'art et la lutte pour une nouvelle civilisation », [1933], pp. 11-14.).

Alors que toute l’école de Francfort (Adorno, Horkeimer, etc.) dénonce de façon assez unilatérale le caractère aliénant de la culture de grande consommation, le point de vue de Gramsci ouvre une perspective inédite permettant de tenir compte de la culture populaire, y compris de ses formes industrielles, de son foisonnement et de sa sérialité, en posant que :

« chaque livre pris en particulier, sauf cas exceptionnel, ne présentera pas autant d’intérêt que les groupes de travaux groupés en séries selon leur tendance culturelle. […]. À propos du choix : le critère le plus simple, en dehors de l’intuition du critique et de l’examen systématique de toute la littérature, paraît être celui du “succès de librairie”, dans les deux sens de “succès auprès des lecteurs” et de “succès auprès des éditeurs” » (ibid., pp. 19-20).

Les travaux de Gramsci sur l’hégémonie sont considérés par plusieurs comme fondateurs de différents courants théoriques et critiques qui marqueront toute la deuxième moitié du xxe siècle, tout particulièrement les Cultural Studies et les travaux sur le discours social de Marc Angenot.

Au moment de l’essor des Cultural Studies en Angleterre dans les années 1960, la notion d’hégémonie sert notamment de ferment à une transformation importante de la compréhension du rôle de la culture comme pratique critique, et ce tant sur le plan théorique que pour ce qui concerne la praxis. Sur le plan théorique, et principalement dans les travaux de Raymond Williams (et notamment dans Marxism and Literature, 1977), la notion d’hégémonie contribue à rendre visibles les processus de domination tels qu’ils en viennent à s’inscrire dans toutes les dimensions de la vie sociale, mais également à arrimer à cette nouvelle compréhension la possibilité même d’une transformation des rapports sociaux pour tendre à les rendre plus égalitaires, voire à créer des contre-hégémonies. Ce double mouvement du processus hégémonique, qui fait que nous sommes des produits de l’hégémonie mais que nous la produisons à notre tour par notre consentement, fonde deux des prises de positions fortes des tenants des Cultural Studies soit la nécessité d’accorder une importance particulières aux pratiques culturelles auxquelles consentent « librement » les individus, telles que les loisirs ou l’organisation de la vie quotidienne, et le rôle prépondérant joué par la réception par le grand public, tant en termes de « décodage » que d’appropriation (chez Stuart Hall notamment, mais aussi chez Simon Frith, Janice Radway, John Frow, John Fiske et d’autres). Cette prise en compte de la complexité, du caractère dynamique et du pouvoir transformateur de la culture au sein de l’espace social se déclinera en une diversité de travaux, d’approches, de traditions critiques, surtout dans le monde anglo-saxon et, plus récemment dans l’espace intellectuel francophone. En plus de son utilisation dans le domaine des communications et des études sur les médias, la notion d’hégémonie a ainsi été convoquée dans le contexte de travaux sur la théorie du genre (chez Judith Butler notamment, mais aussi beaucoup plus largement dans le sillage de l’idée d’une « masculinité hégémonique ») et dans les études post-coloniales (chez Said et Bhabba, notamment).

Pour sa part, la théorie du discours social de Marc Angenot se fonde entièrement sur le principe que « tout ce qui s’écrit, s’imprime et se diffuse à un moment donné dans un état de société » peut être pensé en fonction d’une hégémonie. Dans son ouvrage 1889 : un état du discours social (1989), le chercheur présente une étude en coupe synchronique portant sur la totalité de la chose imprimée en France pour l’année 1889. Il nomme « discours social » non pas la masse indistincte des discours, pour cette période et en ce lieu particulier, mais plus généralement, le système sous-jacent à l’ensemble des pratiques signifiantes d’une société, cet espace mouvant dans lequel se fixent, pour un temps du moins, les balises du dicible et du scriptible. Telle que redéfinie par Angenot, l’hégémonie agit ainsi comme un vaste champ de force à la fois centripète et centrifuge qui assure l’organisation des discours et leur donne un statut. Plus précisément, elle est ce canon qui prescrit les thèmes acceptables et les formes légitimes, proscrit ce qui relève du mauvais goût, de l’ineptie, voire de la folie, et relègue à ses marges les déviances plus ou moins tolérées et tolérables. Aussi indépendante qu’incontrôlable, l’hégémonie du discours social n’est pas une idéologie dominante, au sens de la pensée marxiste, mais elle assimile et transcende au contraire toutes les prédominances et toutes les contraintes. Rien n’échappe à son champ gravitationnel, ni le contre-discours, ni les propositions « originales » ou paradoxales, mais seulement ce qui apparaît absolument inintelligible en regard des règles et des codes en vigueur, soit le « novum » ou la nouveauté vraie dont traite notamment Ernst Bloch. Hormis cette hétéronomie théorique, tout disparaît derrière la vaste rumeur sociale et l’hégémonie reste imperceptible sous le désordre apparent des discours.

C’est d’ailleurs tout l’intérêt de la théorie angenotienne que de révéler cette force régulatrice, ce système global, ancré dans l’esprit du temps, qui participe de l’homogénéisation des pratiques discursives d’une société. Puisque l’hégémonie demeure néanmoins cachée – comme la forêt derrière les arbres, pour reprendre une expression chère à l’auteur –, l’étude menée dans 1889 propose quelques angles d’approche privilégiés du « fait hégémonique ». D’abord, la langue officielle ou nationale, autrement dit la langue légitime, avec ses règles orthographiques et syntaxiques spécifiques, sa parenté avec certains proverbes, citations ou idiomatismes historiquement circonscrits. Il y a la doxa, ou le répertoire topique commun composé de tous les « lieux » de la pensée, tous ces non-dits et présupposés dont dépend entre autres l’efficace des énoncés narratifs et argumentifs, qu’il s’agisse de la vraisemblance d’un récit ou de la validité d’un plaidoyer. À un autre niveau, il peut aussi être question de gnoséologie, soit de cet ensemble de règles qui servent de « “mode d’emploi” aux topiques » (Angenot, 1989, chap. 1, par. 69) et permettent ainsi de comprendre différentes paroles, présentées sur différents supports, à partir d’un seul modèle fondamental de mise en discours. Dans les textes et les paroles mêmes, l’hégémonie s’observe encore dans une certaine forme d’égocentrisme, voire de xénophobie du discours social, spécifiquement dans la manière dont ce dernier produit un énonciateur légitime, le Moi ou le Nous de la société, habilité à se prononcer contre un Autre, le paria, le fou, le ridicule. Selon la même optique, elle peut aussi être appréhendée par le biais des sujets intouchables, dont les fétiches et les tabous, ou dans la présence d’un pathos dominant, une sorte « d’état d’âme » qui serait à rapprocher d’une thématique ou d’un paradigme isotopique formant ce qu’il est convenu d’appeler une « vision du monde ». Enfin, l’hégémonie agit également comme un système topologique, sa pression pouvant être ressentie dans les mécanismes de hiérarchisation et de division des discours en genres, sous-genres, styles ou champs par exemple.

 

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Pour citer cet article :

Chantal Savoie et Liliana Rizzuto, « Hégémonie », dans Anthony Glinoer et Denis Saint-Amand (dir.), Le lexique socius, URL : http://ressources-socius.info/index.php/lexique/21-lexique/196-hegemonie, page consultée le 22 octobre 2017.