La difficulté de proposer une définition de la « contre-culture » tient notamment au fait que l’expression a été, au fil des ans, employée afin de désigner différents types de pratiques contestataires. En effet, nombreux sont les commentateurs qui l’utilisent pour nommer des phénomènes d’opposition divers tels que l’Angry Brigade en Angleterre, le mouvement Punk, les Hackers ou même le mouvement altermondialiste. D’autres proposent une histoire de la contre-culture dans laquelle sont inclus, par exemple, les surréalistes et les situationnistes. Ce faisant, ils élargissent nettement la définition de la contre-culture puisqu’ils rassemblent des phénomènes et des pratiques multiples dont la seule caractéristique commune est de s’opposer à la culture ambiante, à la société dans laquelle ils apparaissent. Or, au sens strict, la contre-culture a vu le jour aux États-Unis autour de 1965 et a disparu une dizaine d’années plus tard.

Précisons d’emblée que la contre-culture n’est pas une avant-garde. Alors que ce second type de mouvement présente un programme et publie souvent un manifeste, la contre-culture est un phénomène culturel moins organisé, plus diffus. De même, si l’avant-garde témoigne d’une « volonté d’être en avance sur son temps » (Compagnon, p. 48), la contre-culture entretient un rapport étroit au présent et cherche à offrir une alternative globale afin de répondre aux problèmes de son époque.

Le terme a d’abord été employé par Theodore Roszak dans son ouvrage intitulé The Making of a Counter Culture, publié en 1969. L’historien y annonce qu’il cherche à décrire les antagonismes générationnels aux États-Unis, mais suggère néanmoins que de semblables tensions sont observables partout en Occident. Pour Roszak, si la jeunesse européenne a hérité d’une tradition revendicatrice marquée par un radicalisme idéologique, ce n’est pas le cas de celle des États-Unis. La souplesse au niveau des mentalités, le caractère plus modéré qu’il attribue à la jeunesse américaine, lui semble représenter un atout incontestable pour lutter contre la « menace » qui plane alors sur l’Occident.

Pour informer le lecteur du danger qu’il entrevoit, Roszak utilise le terme de « technocratie » qu’il décrit comme un vaste impératif culturel imposant une conception scientifique, technique et industrielle, non seulement à l’organisation de la société, mais à toutes les sphères de la vie. En ce sens, le concept de « biopolitique », élaboré par Michel Foucault, se rapproche de la « technocratie » de Roszak. Pour le penseur américain, la technocratie est moins le produit du capitalisme que le résultat d’une accélération de l’industrialisation. Au cœur de la technocratie se trouve l’idée que les besoins vitaux de l’homme peuvent être comblés par une organisation efficace de la société, régulée par des experts. Selon Roszak, les dirigeants ne considèrent plus que les défis des sociétés occidentales se posent en termes idéologiques, mais bien managériaux. Par conséquent, de ce point de vue, toute crise sociale marquerait l’échec d’une stratégie communicationnelle.

La technocratie dénature et dépossède l’homme selon Roszak qui écrit, dans l’introduction de son ouvrage : « The answer is, I guess, that I find myself unable to see anything at the end of the road we are following with such self-assured momentum but Samuel Beckett’s two sad tramps forever waiting under that wilted tree for their lives to begin ». Pour lui, un défi s’offre à la jeunesse : proposer une alternative globale, une contre-culture, qui remettrait l’expérience humaine au cœur de la société.

Roszak considère en ce sens qu’il faut trouver une nouvelle façon de faire de la politique. Le temps est venu, selon lui, de s’éloigner des pratiques conventionnelles de la résistance politique (« old-style politicking ») et de la lutte des classes, en optant pour une approche plus expérimentale qui s’inspirerait en partie des beatniks (Jack Kerouac, Allen Ginsberg, William Burroughs) et serait caractérisée par une critique de l’establishment, un intérêt pour la psychologie de l’aliénation ainsi que par un antiautoritarisme assumé exprimant notamment une méfiance envers les partis politiques.

La contre-culture offre donc une forme de réponse à la société américaine de l’époque. Face au développement rapide des médias de masse, elle crée la Free Press et les médias alternatifs ; constatant l’industrialisation galopante, elle propose des expériences communautaires (retour à la nature, communes) ; s’opposant à la Guerre au Viet Nam, elle promeut le mouvement pacifiste ; rompant avec la tradition et la morale petite-bourgeoises, elle prône la libération sexuelle et l’usage de drogues ; dénonçant les privilèges accordés à la majorité blanche, elle cherche à mettre en valeur les minorités (Black Panther Party, « Chicanos », Amérindiens, mouvements homosexuels) ; se détournant du christianisme, elle s’intéresse à la spiritualité orientale ; enfin, luttant contre la technocratie, elle préconise la création, les happenings et l’improvisation.

D’autres intellectuels que Roszak ont eu une influence considérable sur ce courant culturel. Il suffit de penser à Paul Goodman (Growing Up Absurd, 1960), Herbert Marcuse (One-Dimension Man, 1964), Norman Brown (Love’s Body, 1966), Tom Wolfe (The Electric Kool-Aid Acid Test, 1968) et Charles Reich (The Greening of America, 1970).

Si la contre-culture a d’abord été associée aux hippies, le phénomène s’est diversifié à la fin des années soixante. Certains se sont alors réclamés d’une contre-culture au plus près de la culture rock. Ce qui était d’abord apparu comme un mouvement d’expérimentation s’est modifié pendant cette période — entre autres à cause des médias de masse —, et a évolué vers un phénomène de mode. Des festivals musicaux tels que Woodstock Music & Art Fair (1969) et le Altamont Speedway Free Festival (1969) ont marqué l’apogée et le déclin de ce mouvement. Des pratiques contre-culturelles se sont poursuivies dans les années soixante-dix, tant aux États-Unis qu’au Canada et en Europe, mais l’innocence et l’allégresse du mouvement se sont progressivement éteintes. Cela a sans doute eu à voir avec la portée dramatique des témoignages de soldats, la médiatisation des horreurs perpétrées au Viet Nam et l’assassinat de Martin Luther King, mais aussi avec les meurtres perpétrés par Charles Manson et les membres de sa secte.

Bibliographie

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Pour citer cet article :

Frédéric Rondeau, « Contre-culture », dans Anthony Glinoer et Denis Saint-Amand (dir.), Le lexique socius, URL : http://ressources-socius.info/index.php/lexique/21-lexique/60-contre-culture, page consultée le 18 aot 2017.