Première édition dans la revue Littérature, n° 13, 1974, pp. 29-48.

 

Y a-t-il une théorie marxiste de la littérature ? En quoi peut-elle consister ? Question classique, et souvent presque académique. Nous tenterons de l’examiner en deux temps et de proposer quelques hypothèses nouvelles.

Les thèses marxistes sur la littérature et la catégorie du « reflet »

Une « esthétique marxiste » est-elle possible ?

Nous ne voulons pas entreprendre ici une histoire des tentatives qui ont été faites pour donner corps à cette idée, et des controverses qu’elles ont soulevées. Notons seulement que la constitution d’une « esthétique » (et singulièrement d’une esthétique littéraire) a toujours renvoyé le marxisme, ensemble ou séparément, à deux types de problèmes :

- d’une part, comment expliquer la modalité idéologique particulière de « l’art », de l’effet « esthétique » ?

- d’autre part, comment analyser et expliquer la position de classe (ou les positions de classe, qui peuvent être contradictoires), dans la lutte idéologique de classes, d’un « auteur », ou plus matériellement, d’un texte « littéraire » ?

De ces deux problèmes, le premier est manifestement importé, imposé à la théorie marxiste par l’idéologie dominante, qui met le marxisme en demeure de produire lui aussi une esthétique, de « rendre compte » lui aussi (comme Lessing, comme Hegel, comme Taine, comme Valéry, et bien d’autres) de l’art, de l’œuvre d’art, de l’effet esthétique de l’art. Du fait que ce problème s’impose ainsi au marxisme de l’extérieur, de deux choses l’une : ou bien, en s’y refusant, il « prouve » son incapacité à expliquer, non pas tant une « réalité », qu’une « valeur » absolue des temps modernes (valeur d’avenir depuis que la religion est branlante) ; ou bien, en acceptant, il est conduit à consacrer lui aussi les « valeurs » esthétiques, c’est-à-dire à s’y soumettre : résultat encore plus satisfaisant que le précédent pour l’idéologie dominante, qui contraint ainsi le marxisme à reconnaître en son sein les « valeurs » des classes dominantes, résultat qui possède donc un intérêt politique beaucoup plus grand, à l’époque où le marxisme devient l’idéologie de masse de la classe ouvrière.

Le second problème est au contraire « induit » de l’intérieur par la théorie et la pratique du marxisme, sur son propre terrain : mais d’une façon qui peut rester encore formelle et mécanique. À cet égard, le critère qu’il faut appliquer est bien entendu le critère de la pratique.

Celui de la pratique scientifique : on se demandera alors si le fait, pour le marxisme, de poser aux textes littéraires la question de leur position de classe, a bien eu pour résultat l’ouverture d’un champ de connaissances nouvelles, et d’abord tout simplement de problèmes nouveaux. On dira que la contre-épreuve d’une formulation correcte de cette question, c’est de faire apparaître objectivement, dans le champ même du matérialisme historique, des zones entières de problèmes non résolus, ou même pas du tout reconnus comme problèmes.

Celui de la pratique politique elle-même, en tant qu’elle s’exerce aussi sur le terrain de la littérature : le moins qu’on puisse alors demander à une théorie marxiste, c’est de commencer à produire des transformations réelles, des effets eux-mêmes pratiques, soit dans le mode de production des textes littéraires et des « œuvres d’art », soit dans le mode de leur « consommation » sociale. Peut-on considérer comme transformations réelles le simple fait de doter les professionnels de l’art et de la littérature (écrivains, artistes, mais aussi enseignants, étudiants) d’une idéologie marxiste de la forme ou de la fonction sociale de l’art (même si cette opération peut présenter à l’occasion un certain intérêt politique immédiat) ? Ou le seul fait de procurer au marxisme (et à ceux qui en font la base de leur « conception du monde ») les moyens de goûter et de consommer à leur tour et à leur façon les œuvres d’art ? L’expérience prouve en effet qu’il est tout à fait possible de substituer aux thèmes idéologiques régnant dans la « vie culturelle », thèmes d’origine bourgeoise ou petite-bourgeoise, de nouveaux thèmes, « marxistes », c’est-à-dire formulés dans le langage de la théorie marxiste, sans modifier réellement pour autant la place de l’art et de la littérature dans la pratique sociale, ni par conséquent le rapport pratique des individus et des classes sociales aux œuvres d’art qu’ils produisent ou consomment. Précisément, cette production et cette consommation restent toujours conçues et pratiquées sous la modalité de 1’« art » en général (serait-il « engagé », « socialiste », « prolétarien », etc.).

Il y avait pourtant, chez les classiques du marxisme, des éléments qui peuvent frayer la voie. Non pas une « esthétique », non pas une « théorie de la littérature », pas plus qu’il n’y a chez eux une « théorie de la connaissance ». Mais, à travers leur façon de pratiquer la littérature, et la position théorique qu’elle implique, réalisant en dernière analyse une position de classe révolutionnaire, ils ont posé quelques thèses sur ce que sont, en général, les effets littéraires, thèses qui peuvent aussi, si on sait les faire jouer dans la problématique du matérialisme historique, devenir des thèses pour l’analyse scientifique, donc historique, des effets littéraires1.

Ces thèses très générales suffisent à montrer d’emblée que les deux types de problèmes entre lesquels se partagent les tentatives marxistes, sont un seul et même problème : pouvoir analyser la nature, et la forme de réalisation, des positions de classes dans la production littéraire et dans son résultat (les « textes », les « œuvres » reconnues comme littéraires), c’est du même coup définir et expliquer la modalité idéologique de la littérature. Mais cela signifie que ce problème doit être posé en fonction d’une théorie de l’histoire des effets littéraires, mettant en évidence les premiers éléments de leur rapport à leur base matérielle, de leur constitution progressive (car ils n’existent pas de toute éternité), et de leurs transformations tendancielles (car ils ne subsistent pas inchangés à jamais).

La catégorie matérialiste du reflet

Expliquons-nous. Les thèses des classiques du marxisme sur la littérature et l’art s’ordonnent à partir de la catégorie philosophique essentielle du reflet. Bien comprendre le sens de cette catégorie, c’est posséder la clé de la conception marxiste de la littérature.

Dans les textes marxistes sur la conception matérialiste de la littérature, ceux de Marx et Engels sur Balzac, ou ceux de Lénine sur Tolstoï, c’est en tant que reflet matériel, reflet de la réalité objective, que la littérature est conçue comme une réalité historique, dans sa forme même, que l’analyse scientifique cherche à appréhender.

Cette conception a été énoncée ainsi par Mao Tsé-toung dans ses Interventions aux causeries sur la littérature et l’art à Yenan : « En tant que formes idéologiques, les œuvres littéraires et les œuvres d’art sont le produit du reflet, dans le cerveau de l’homme, d’une vie sociale donnée ». On le voit, ce que permet d’abord la catégorie de reflet, pour les théoriciens du marxisme, c’est de désigner l’indice de réalité de la littérature : la littérature ne « tombe pas du ciel », elle n’est pas le produit d’une mystérieuse « création », mais de la pratique sociale (ou mieux d’une pratique sociale), elle n’est pas non plus une activité « imaginaire », bien qu’elle produise des effets d’imaginaire, mais « le produit du reflet », nécessairement donc un processus matériel, « d’une vie sociale donnée ».

La conception marxiste inscrit donc la littérature à sa place dans le système complet, inégalement déterminant, des pratiques sociales réelles : au niveau des superstructures idéologiques, comme une « forme idéologique » parmi d’autres, correspondant à une base de rapports sociaux de production historiquement déterminés et transformés, et historiquement liée à d’autres formes idéologiques. Remarquons-le d’emblée, parler de formes idéologiques n’entraîne ici à aucun formalisme, car ce concept du matérialisme historique ne fait pas référence au « formel » (en tant qu’il se distinguerait d’un « contenu »), mais à l’unité objective d’une formation idéologique : nous allons y revenir. Remarquons également qu’en énonçant cette première thèse, très générale (mais absolument indispensable), le marxisme n’anticipe en rien sur la question : « De quelle forme idéologique s’agit-il, dans l’instance idéologique elle-même ? » Et, par conséquent, il n’engage aucun processus de « réduction » de la littérature à la morale, à la religion, à la politique, etc.

La conception marxiste du reflet a cependant donné lieu à une telle somme de malentendus et de déformations qu’il convient de s’y arrêter encore un instant. Nous y serons aidés par les conclusions que Dominique Lecourt (Lecourt) a su tirer récemment d’une relecture attentive de Matérialisme et Empiriocriticisme.

Dominique Lecourt montre en effet que la catégorie marxiste et léniniste du reflet comporte, selon un ordre nécessaire, qui en est constitutif, deux aspects, ou mieux deux problèmes successifs, articulés l’un à l’autre (il y a, selon la formulation de Dominique Lecourt, non pas une thèse simple, mais une double thèse du reflet des choses dans la pensée).

Le premier problème, que le matérialisme doit toujours rétablir dans sa priorité, c’est le problème de l’objectivité du reflet ; il correspond à la question : existe-t-il (ou non) une réalité matérielle reflétée dans la pensée, et déterminant celle-ci ? Il concerne donc également, par voie de conséquence, la question : la pensée est-elle elle-même une réalité matérielle déterminée ? Le matérialisme dialectique affirme l’objectivité du reflet, l’objectivité de la pensée comme reflet : à la fois sa détermination par la réalité matérielle, qui la précède et lui reste toujours irréductible, et sa propre réalité matérielle.

Le second problème, qui ne peut être posé correctement que sur la base du premier, c’est dans le cas de la connaissance scientifique le problème de l’exactitude du reflet ; il correspond à la question : si la pensée reflète une réalité matérielle, peut-elle la refléter exactement ? ou mieux : dans quelles conditions (historiques, qui font intervenir le rapport dialectique de la « vérité absolue » à la « vérité relative ») peut-elle la refléter exactement ? La solution de ce problème, c’est alors l’analyse du procès de l’histoire des sciences, dans son autonomie relative. Pour ce qui nous concerne ici, on voit que ce second problème correspond à la question : de quelle forme de reflet s’agit-il ? Mais cette question n’a de sens matérialiste qu’après l’énoncé de la première, et l’affirmation de l’objectivité du reflet.

Il résulte de cette analyse, dont nous reproduisons simplement les grandes lignes, que la catégorie marxiste du « reflet » est essentiellement distincte d’une image, l’image empiriste et sensualiste de la réflexion dans un « miroir ». Le reflet du matérialisme dialectique est un « reflet sans miroir », c’est même, dans l’histoire de la philosophie, la seule destruction effective de l’idéologie empiriste du rapport de la pensée au réel comme reflet spéculaire (et donc réversible). Cela tient fondamentalement à la complexité de la catégorie marxiste du « reflet », telle que nous venons de la rappeler : elle pense la distinction de deux questions, et leur articulation selon un ordre irréversible où se réalise le point de vue matérialiste.

Ces remarques s’appliquent immédiatement au problème de la « théorie de la littérature ». En maintenant rigoureusement cette complexité, on élimine en effet dans le principe deux difficultés courantes, qui ne sont qu’apparemment inverses : celle que soulève le formalisme, et celle qui résulte de l’usage « critique » ou « normatif » de la notion de réalisme. D’un côté, la prétention d’étudier le deuxième aspect « pour lui-même », indépendamment du premier. De l’autre, la confusion des deux aspects, qui subordonne le premier au second, renversant aussi l’ordre matérialiste.

Mais la définition rigoureuse du « reflet », telle que la développe Lénine, fait davantage ; elle permet d’articuler l’un à l’autre, comme ils le sont dans les faits, les deux aspects qui doivent être distingués et ordonnés : la littérature comme forme idéologique (parmi d’autres) et le procès spécifique de la production littéraire. Essayons de le montrer brièvement.

La littérature comme forme idéologique

Il importe de « localiser » la production des effets littéraires dans l’ensemble historique des pratiques sociales. Pour pouvoir penser cette détermination objective de façon dialectique, et non pas mécaniste, il faut penser le rapport de la « littérature » à « l’histoire » non pas comme le rapport (la correspondance) de deux « ordres » mais comme le développement des formes d’une contradiction interne. Il faut penser que littérature et histoire ne sont pas constituées extérieurement l’une à l’autre (même sous la forme d’une histoire de la littérature d’un côté et d’une histoire sociale et politique de l’autre), mais sont d’emblée dans un rapport interne d’intrication et d’articulation, condition d’existence historique de quelque chose comme une littérature. C’est ce rapport interne que pose, très généralement, la définition de la littérature comme forme idéologique.

Mais cette définition n’est féconde qu’à la condition d’en développer aussitôt les implications : les formes idéologiques, nous le savons, ne sont pas de simples systèmes d’« idées » ou de « discours », elles se réalisent dans le fonctionnement et l’histoire de pratiques déterminées, sous des rapports sociaux déterminés, qu’Althusser a proposé de désigner, pour les sociétés de classes, comme Appareils Idéologiques d’État (A.I.E.). L’existence objective de la littérature est donc inséparable de certaines pratiques dans certains A.I.E. Plus précisément, on le verra, la littérature est inséparable de pratiques linguistiques déterminées (s’il y a une « littérature française », c’est qu’il y a une pratique linguistique du « français », ou mieux un ensemble contradictoire de pratiques du « français » comme langue nationale) ; et elle est inséparable des pratiques scolaires, qui ne définissent pas seulement les limites de sa consommation, mais les limites internes de sa production même. En rattachant l’existence objective de la littérature à cet ensemble de pratiques, on définit les points d’ancrage matériels qui font de la littérature une réalité historique et sociale.

Nous dirons donc d’abord que la littérature est constituée historiquement, à l’époque bourgeoise, comme un ensemble de faits de langue (ou mieux : de pratiques linguistiques spéciales), insérés tendanciellement dans un procès général de scolarisation, où ils produisent des effets de fiction nécessaires à la reproduction de l’idéologie bourgeoise comme idéologie dominante. La littérature nous apparaît ainsi soumise, très généralement, à une triple détermination : « linguistique », « scolaire », et « imaginaire » (ce dernier point, nous allons y revenir, engage la question du recours à la psychanalyse dans l’explication des effets littéraires).

La détermination « linguistique » résulte fondamentalement de ce que le travail de la production littéraire a pour matériau et pour objectif (car il contribue directement à la constituer) l’existence d’une langue commune codifiant les échanges linguistiques : la littérature s’en écarte d’une façon déterminée (non arbitraire), qui atteste la réalité de son point de départ. Nous avons esquissé, dans la présentation du travail de Renée Balibar et Dominique Laporte sur Le Français National (Balibar & Laporte), les grandes lignes d’une explication du procès historique de constitution de la « langue commune », telles que leur travail nous permet de commencer à les apercevoir. Nous avons souligné, après eux, que la langue commune, en tant que langue nationale, liée à la forme politique de la « démocratie bourgeoise », est le résultat historique de luttes de classes particulières. Nous avons indiqué que la langue nationale commune, analogue en cela au droit bourgeois et d’ailleurs étroitement liée à lui, a pour fonction principale de donner une forme unitaire,universaliste et par là même, pour toute une époque, progressiste, à une nouvelle domination de classe : elle renvoie donc à une contradiction sociale, constamment reproduite dans le procès qui la surmonte. Quels sont les termes de cette contradiction ?

Cette contradiction est l’effet des conditions historiques dans lesquelles s’établit la domination économique, politique et idéologique de la classe bourgeoise : il faut pour cela, non seulement, à la base, la transformation des rapports de production sous l’effet du mode de production capitaliste, mais aussi une transformation radicale des rapports idéologiques, de la superstructure. Nous pouvons désigner cette transformation comme la « révolution culturelle » bourgeoise, marquant ainsi qu’elle suppose non seulement la formation d’une idéologie nouvelle, mais sa réalisation, en tant qu’idéologie dominante, dans des appareils idéologiques d’État nouveaux, et un remaniement complet du rapport entre les différents A.I.E. La caractéristique principale de cette transformation révolutionnaire, qui s’étend sur plus d’un siècle, mais qui se prépare, sous des formes disparates et incomplètes, depuis beaucoup plus longtemps, c’est qu’elle fait de l’appareil scolaire l’appareil dominant d’assujettissement à l’idéologie dominante : assujettissement des individus, mais aussi et surtout assujettissement de l’idéologie même des classes dominées. C’est pourquoi toutes les contradictions idéologiques reposent alors, en dernière analyse, sur les contradictions de l’appareil scolaire, deviennent des contradictions soumises à la forme scolaire, dans la forme scolaire.

Nous commençons à savoir sous quelle forme se manifestent les contradictions sociales dans l’appareil scolaire : elles ne peuvent exister que dans l’unité formelle de l’école « unique » et « unificatrice », elles sont produites par cette unité même, qui résulte de la cohabitation de deux appareils, ou de deux réseaux contradictoires2 : ceux que l’on peut désigner comme « primaire-professionnel » et comme « secondaire-supérieur », en reprenant la délimitation institutionnelle des « degrés d’enseignement » qui, en France, a longtemps servi à matérialiser cette contradiction. La division scolaire, qui tend à reproduire, dans une société fondée sur la vente et l’achat de forces de travail individuelles, une division de classes sociales, tout en assurant dans la forme de l’unité (en particulier de l’unité nationale) la domination idéologique bourgeoise, se réalise d’abord, dès les premiers moments et tout au long de la scolarisation, comme une division linguistique. Entendons-nous bien : là encore, la forme unitaire est le moyen essentiel de la division et de la contradiction. La division linguistique inhérente à la scolarisation n’est pas, contrairement à ce qu’on pouvait observer dans certaines formations sociales précapitalistes, une division entre des « langues » différentes (une « langue du peuple », dialecte, patois ou argot, et une « langue de la bourgeoisie »), elle suppose au contraire une langue commune, elle est la contradiction de pratiques différentes d’une même langue. Fondamentalement, elle est, dans et par la scolarisation, la contradiction du français élémentaire, enseigné à l’école primaire, et du français littéraire, naguère encore réservé à l’enseignement secondaire et supérieur. C’est sur cette base que se développent ensuite la contradiction entre des pratiques scolaires (notamment entre la pratique « primaire » de la rédaction-narration, exercice de « simple » apprentissage de la langue « correcte », exprimant la « réalité », et la pratique « secondaire » de la dissertation-explication de textes, exercice formellement « créateur », supposant l’utilisation et l’imitation des textes littéraires); et de là, la contradiction entre des pratiques scolaires, donc entre des pratiques idéologiques, donc entre des pratiques sociales. Ce qui nous apparaît ainsi, à la base du processus de production littéraire, c’est un rapport inégal (et même, selon la forme proprement scolaire, un rapport de propriété inégale), contradictoire, à une même idéologie, l’idéologie dominante. Mais ce rapport contradictoire n’existerait pas si l’idéologie dominante n’avait à lutter constamment pour sa propre domination.

À partir de cette analyse (dont nous n’indiquons que les grandes lignes), nous pouvons maintenant comprendre un point essentiel : l’objectivité de la littérature, son rapport à la réalité objective, qui la détermine historiquement, n’est pas un rapport à un « objet » qu’elle représente, ce n’est pas un rapport de représentation. Ce n’est pas non plus purement et simplement un rapport instrumental, d’utilisation et de transformation de son matériau immédiat : les pratiques linguistiques scolairement déterminées. Précisément à cause de leur caractère contradictoire, les pratiques linguistiques ne sont pas utilisables comme une simple matière première : toute utilisation est intervention, prise de position, prise d’un parti (au sens général) dans la contradiction, et donc contribution active à son développement. L’objectivité de la littérature, c’est son intervention nécessaire dans le procès de détermination et de reproduction des pratiques linguistiques contradictoires d’une langue commune, où se réalise l’efficacité idéologique de la scolarisation bourgeoise.

Cette position du problème abolit la vieille question idéaliste : « qu’est-ce que la littérature? », qui n’est pas la question de son objectivité déterminée, mais la question de son essence universellement artistique et humaine. Elle l’abolit parce qu’elle nous montre d’emblée une forme matérielle de fonctionnement de la littérature, insérée dans un procès que la littérature ne suffit pas à déterminer, bien qu’elle lui soit indispensable. Concrètement, si la production littéraire a pour base matérielle spécifique, reprise et travaillée de l’intérieur (par un travail de fiction indéfiniment repris), la contradiction des pratiques linguistiques scolaires, c’est que la littérature constitue elle-même l’un des termes de cette contradiction, par rapport auquel doit aussi se déterminer l’autre terme. C’est que, dialectiquement, elle est à la fois produit et condition matérielle de la division linguistique dans la scolarisation, terme et effet des contradictions de son histoire. Rien d’étonnant dans ces conditions que l’idéologie littéraire, qui fait partie de la littérature même, s’acharne à dénier cette base objective, à représenter la littérature, en tant que « style », en tant qu’invention individuelle, consciente ou inconsciente, en tant qu’œuvre créatrice, etc., comme quelque chose d’extérieur (et de supérieur) au procès de scolarisation, qui serait tout juste bon à diffuser, à « commenter » la littérature dans un effort besogneux et sans espoir de jamais la pouvoir circonscrire : puisque ce qui est en cause dans cette dénégation constitutive, c’est l’objectivité de la littérature comme forme idéologique historique, c’est la forme particulière de son rapport à la lutte des classes. Le commandement premier et dernier de l’idéologie littéraire, c’est : « Tu parleras de toutes les formes de la lutte des classes, sauf de celle qui te détermine immédiatement ».

Mais du même coup, la question du rapport de la littérature à l’idéologie dominante se trouve posée en des termes nouveaux : elle échappe à son tour à une confrontation d’essences universelles, dans laquelle bien des discussions marxistes se sont trouvées enfermées. Reconnaître dans la littérature une forme idéologique déterminée, ce n’est pas, ce ne peut plus être « réduire » la littérature aux idéologies morales, politiques, religieuses, et même esthétiques qui sont définissables en dehors d’elle. Ce n’est pas davantage faire de ces idéologies (voire de thèmes, ou d’énoncés idéologiques plus ou moins parfaitement « séparables ») le contenu auquel elle viendrait apporter une forme spéciale. Une telle division est encore mécaniste, mieux encore : elle coïncide avec le mode selon lequel l’idéologie littéraire méconnaît, en la déplaçant, sa détermination historique. Elle engage dans la fausse dialectique indéfinie de la « forme » et du « contenu », où chacun des termes artificiellement distingués peut se donner tour à tour comme l’essentiel et comme l’inessentiel, tantôt réduite à son contenu (idéologique), tantôt réduite à sa forme (« proprement » littéraire). Déterminer la littérature comme formation idéologique particulière, c’est poser un tout autre problème : celui de la spécificité des effets idéologiques produits par la littérature, et du mode (mécanisme) selon lequel elle les produit. C’était, on s’en souvient, la seconde question impliquée dans la catégorie matérialiste dialectique du « reflet ».

Le procès de production des effets esthétiques littéraires

Dès lors que, grâce à l’usage correct de la catégorie marxiste du reflet, nous sommes en mesure de refuser le faux dilemme de la critique littéraire (faut-il analyser la littérature de l’intérieur — à la recherche de son essence — ou de l’extérieur — à la recherche de sa fonction —) ; dès lors que nous savons qu’il ne faut réduire la littérature, ni à autre chose qu’elle-même, ni à elle-même, mais analyser sa spécificité idéologique3, nous pouvons tenter d’esquisser la disposition des concepts matérialistes qui interviennent dans cette analyse, en nous aidant des résultats du travail de Renée Balibar. Une telle esquisse n’a, bien entendu, qu’une valeur provisoire : mais elle permet d’apprécier la cohérence interne de notre conception matérialiste de la littérature, et sa cohérence avec l’ensemble des concepts du matérialisme historique.

Ces concepts nous apparaîtront en trois temps : ils concernent à la fois la nature des contradictions que réalisent et développent les formations idéologiques littéraires (ce que nous appelons les textes littéraires), puis le mode d’identification idéologique produit par le travail de la fiction littéraire, enfin, la place de l’effet esthétique littéraire dans le procès de reproduction de l’idéologie dominante. Expliquons-nous schématiquement.

La complexité spécifique des formations littéraires : contradictions idéologiques et conflits linguistiques

Au principe d’une analyse matérialiste, on posera la proposition suivante : les productions littéraires ne doivent pas être étudiées du point de vue de leur unité apparente et illusoire, mais du point de vue de leur diversité matérielle. Ce qu’il faut chercher dans les textes, ce ne sont pas des signes de leur cohésion, mais les indices des contradictions matérielles (historiquement déterminées) qui les produisent, et qui se retrouvent en eux sous forme de conflits, inégalement résolus.

En d’autres termes, l’analyse matérialiste de la littérature, dans la mesure même où elle recherche des contradictions déterminantes, récuse par principe la notion de « l’œuvre », c’est-à-dire la représentation illusoire de l’unité du texte, comme une totalité complète, se suffisant à elle-même, parfaite en son genre (au double sens du terme : à la fois parfaitement réussie et parfaitement achevée). Ou plus exactement, elle ne prend en compte la notion de l’« œuvre » (et celle, corrélative, de son « auteur » personnel) qu’afin de l’expliquer, comme une illusion nécessaire inscrite dans l’idéologie littéraire qui accompagne toujours toute production littéraire. Le texte est produit dans des conditions qui le représentent comme une œuvre achevée, manifestant un ordre essentiel, exprimant un projet subjectif, ou l’esprit d’un temps, auxquels on peut dès lors s’identifier dans une lecture savante ou naïve. Mais il n’est en lui-même rien de tel : il est au contraire matériellement incomplet, disparate, incohérent, parce qu’il résulte de l’efficace conflictuelle, contradictoire, d’un ou plusieurs procès réels superposés, qui en lui ne s’abolissent pas, sauf de façon imaginaire4.

Disons plus explicitement : ce qui produit le texte littéraire, c’est fondamentalement l’efficace d’une ou plusieurs contradictions idéologiques, en tant précisément que ces contradictions ne peuvent être réellement résolues dans l’idéologie. C’est, en dernière analyse, l’efficace de positions de classe contradictoires dans l’idéologie, comme telles inconciliables. Bien entendu, de telles positions idéologiques contradictoires ne sont pas, en elles-mêmes, purement « littéraires » : ce qui nous reconduirait dans le cercle clos de la « littérature » ; elles sont des positions idéologiques, pratiques ou théoriques, couvrant tout le champ des luttes de classes idéologiques, par exemple des positions religieuses, juridiques, politiques, correspondant à des conjonctures déterminées de la lutte de classes tout court. Cependant, il serait vain de prétendre retrouver dans les textes le discours « originel », et comme dénudé, de ces positions idéologiques, « antérieurement » à leur réalisation littéraire : car elles ne peuvent précisément être formulées que dans la forme matérielle d’un texte littéraire. Entendons par là qu’elles s’énoncent sous la forme qui représente en même temps leur solution imaginaire, ou mieux : qui les déplace en leur substituant des contradictions imaginairement conciliables dans l’idéologie religieuse, politique, morale, esthétique ou psychologique.

Essayons de serrer ce phénomène de plus près encore : la littérature, dirons-nous, « commence » avec la solution imaginaire des contradictions idéologiques inconciliables, avec la représentation d’une telle solution : non pas en ce sens qu’elle représenterait, c’est-à-dire figurerait (par des images, des allégories, des symboles ou des arguments) une telle solution réellement préexistante (répétons-le, ce qui produit la littérature, c’est justement qu’une telle solution réelle soit impossible), mais au sens de la « mise en scène », de la présentation comme solution des termes mêmes d’une contradiction insurmontable, au prix de déplacements et de substitutions plus ou moins nombreux et complexes. Pour qu’il y ait littérature, ce sont les termes mêmes de la contradiction (donc des éléments idéologiques contradictoires), qui ont à être énoncés d’emblée dans un langage spécial, un langage de « compromis », réalisant d’avance la fiction de leur conciliation possible. Mieux : un langage de « compromis » faisant apparaître cette conciliation comme « naturelle », et finalement comme inévitable et nécessaire.

Dans Pour une théorie de la production littéraire (Macherey), à propos de Tolstoï (d’après Lénine), à propos de Verne et de Balzac, on avait déjà tenté de montrer, selon ces principes matérialistes, la contradiction complexe qui produit le texte littéraire : dans chaque cas, de façon particulière, ce que l’on peut identifier comme le projet idéologique de l’auteur, et qui exprime une position de classe déterminée, n’est en fait que l’un des termes de la contradiction, dont le texte présente la synthèse imaginaire avec des positions adverses sans pouvoir abolir pour autant leur réelle altérité. D’où l’idée que le texte littéraire n’est pas tant l’expression d’une idéologie (sa « mise en mots »), que sa mise en scène, son exhibition, opération dans laquelle elle se retourne en quelque sorte contre elle-même, puisqu’elle ne peut être ainsi exhibée sans faire apparaître ses limites, au point précis où elle s’avère incapable de réellement assimiler l’idéologie adverse.

Mais ce qui restait encore, dans cette description, obscur et éludé, c’est, dans son détail de chaque page, et de chaque ligne d’écriture, le processus de production littéraire qui présente les contradictions d’un discours idéologique en même temps que la fiction de son unité, et donc de sa conciliation, sous la condition même de cette fiction. C’est, en d’autres termes, le mécanisme spécifique du « compromis » littéraire qui échappait encore, dans la mesure où le principe d’une analyse matérialiste restait mis en œuvre dans une description trop générale. Les analyses de Renée Balibar nous permettent, semble-t-il, de surmonter cette difficulté, et non seulement de compléter les thèses précédentes, mais de les rectifier et de les transformer.

Que nous montre Renée Balibar ? que le discours, ou le « langage » spécial, proprement littéraire, dans lequel sont représentées les contradictions idéologiques n’est pas lui-même extérieur aux conflits idéologiques, comme un vêtement, un voile neutre et neutralisant, qui viendrait après coup en recouvrir les termes. Par rapport à ces conflits, il n’est donc pas second, mais constitutif, toujours déjà impliqué dans leur production. Car ce langage est lui-même constitué par les effets d’une contradiction idéologique de classe, à un niveau élémentaire, et qui nous renvoie à la base matérielle de toute littérature : ce langage est produit dans sa spécificité (et dans toutes les variantes individuelles qu’elle autorise) au niveau des conflits linguistiques historiquement déterminés par le développement, dans la formation sociale bourgeoise, de la langue « commune », démocratique, et de la scolarisation généralisée qui l’impose à tous les Français, cultivés ou non.

Tel est, schématiquement, le principe de la complexité des formations littéraires, dont la production requiert des conditions matérielles propres à la formation sociale bourgeoise, et se transformant avec elle : solution imaginaire des contradictions idéologiques dans la mesure où elles sont formulées dans un langage spécial, à la fois différent de la langue commune et intérieur à celle-ci (parce que la langue commune est elle-même la réalisation d’un conflit interne), réalisant et masquant, dans une série de formations de compromis, le conflit qui la constitue. C’est ce déplacement des contradictions que Renée Balibar appelle le « style » littéraire, et dont elle commence d’analyser la dialectique. Dialectique remarquable, puisqu’elle réussit à produire l’effet, et l’illusion, d’une conciliation imaginaire des termes inconciliables, en déplaçant tout l’ensemble des contradictions idéologiques, sur le terrain de l’une d’entre elles, ou d’un de leurs aspects, celui des conflits linguistiques. Ainsi la solution imaginaire n’a pas d’autre « secret » qu’un développement, un redoublement de la contradiction : elle est bien, si on sait l’analyser et la désintriquer, la preuve de son caractère inconciliable.

Ceci nous amène à esquisser les principaux aspects de l’effet esthétique littéraire comme effet idéologique particulier.

Fiction et réalisme : le mécanisme de l’identification littéraire

Nous devons d’abord nous arrêter un instant, même si c’est trop schématiquement, à un aspect de l’effet littéraire qui nous est déjà apparu allusivement : le mécanisme de l’identification littéraire. Brecht est le premier qui, dans la tradition marxiste, ait mis en évidence cet aspect fondamental : que les effets idéologiques de la littérature (et du théâtre, avec les transformations spécifiques que cela suppose) passaient matériellement par un processus d’identification du lecteur (ou du spectateur) à des personnages, à des « héros » (positifs ou négatifs), dans lequel se constitue à la fois la « conscience » fictive des personnages et la « conscience » idéologique du lecteur.

Mais il est clair que tout processus d’identification, en ce sens, repose sur la constitution et la reconnaissance des individus comme sujets (pour employer la notion idéologique la plus générale, élaborée par la philosophie à partir de l’idéologie juridique, et qui se « monnaye » sous une infinité de noms dans les diverses régions de l’idéologie bourgeoise). Or, toute idéologie, comme le montre Althusser dans son étude Idéologie et Appareils idéologiques d’État (Althusser), doit pratiquement « interpeller les individus en sujets », de façon qu’ils se reconnaissent comme tels, avec les droits et les devoirs, les comportements obligés qui en découlent. Mais chacune le fait à sa façon : autrement dit, chacune donne au « sujet » (et, par là même aussi, aux autres sujets, réels ou imaginaires, qui lui font face et d’où lui vient l’interpellation de l’idéologie, adressée à lui personnellement) un ou plusieurs noms qui lui sont propres. Dans le cas de la littérature, ces noms sont ceux des Auteurs (signatures), de leurs Œuvres (titres), de leurs Lecteurs et de leurs Personnages (avec leur état civil, tantôt réel, tantôt imaginaire). Mais surtout, dans le cas de la littérature, la constitution des sujets et la mise en place de leurs rapports de reconnaissance mutuelle, parce qu’elle inclut dans son cercle les « personnes » « concrètes » ou « abstraites » que le texte met en scène, passe nécessairement par le détour de la fiction, et de son évaluation. Nous sommes donc ramenés à une question très générale, et très classique : en quel sens peut-on dire que la littérature est spécifiquement « fiction » ? Ouvrons ici une parenthèse.

Quand on parle de la fiction en littérature, le plus souvent, c’est d’abord pour désigner certains « genres » littéraires privilégiés comme œuvres de fiction : tel le roman, le conte, la nouvelle ; ou, plus largement, pour désigner ce qui, dans n’importe quel « genre » traditionnel, peut ressortir au récit romanesque, au fait de « raconter une histoire », que ce soit celle des autres ou la sienne propre, celle d’un individu ou d’une idée. En ce sens, l’idée de fiction devient allégoriquement définition de la littérature en général, parce que tout texte littéraire comporte une fable ou une intrigue, figurée ou abstraite, ordonnant dans un « temps » vraisemblable ou invraisemblable, linéaire ou quasi linéaire, une suite d’événements cohérents ou incohérents (qui peuvent, dans une certaine littérature formaliste, se réduire à de purs événements verbaux). Toute définition de la littérature en général comme fiction comporte donc, semble-t-il, un premier élément, qui est la référence à une fable, image analogue de la « vie ».

Mais ce premier trait renvoie aussitôt à un autre, plus important : c’est l’idée de confrontation à un modèle. Toute « fiction » s’entend, semble-t-il, par référence, soit à une « vérité », soit à une « réalité », et en tire son sens. Aussi, définir la littérature comme fiction, c’est toujours, reprenant une vieille problématique philosophique qui, depuis Platon, a partie liée à la constitution d’une théorie de la connaissance, confronter la fiction du discours à une réalité, naturelle ou historique, dont le discours serait la transposition, la reproduction plus ou moins adéquate, valant par son adéquation ou son inadéquation, selon différentes modalités de ressemblance et de dissemblance.

Sans entrer plus avant dans les détails, il suffit alors de reconnaître cette structure idéologique simple pour apercevoir aussitôt la solidarité qui lie la définition de la littérature comme fiction à un certain usage de la catégorie de réalisme.

Le réalisme, c’est d’abord, tout le monde le sait, le mot d’ordre d’une école : pour une littérature « réaliste », contre une littérature de « pure fiction », c’est-à-dire de mauvaise fiction. Puis c’est, à nouveau, une définition de la littérature en général : toute littérature serait réaliste, d’une façon ou d’une autre, représentation de la réalité, même et surtout lorsqu’elle donne de la réalité une image qui n’est pas celle de la perception immédiate, quotidienne, commune à tous. Les « rivages » du réalisme peuvent alors s’éloigner à l’infini.

Mais l’idée du réalisme n’est pas, on le voit, l’opposé de la fiction, elle n’en diffère pas vraiment : puisque c’est aussi l’idée d’un modèle, et de sa reproduction, si complexe soit-elle. Modèle nécessairement extérieur à la représentation, au moins pendant l’instant fugitif d’une évaluation, et sa norme, même si elle s’avère parfois innommable.

Après ce bref rappel, nous pouvons revenir au problème que nous avions posé. Par rapport à cette problématique idéaliste classique, des analyses marxistes, si provisoires et embryonnaires soient-elles, doivent nécessairement opérer une profonde transformation critique. Notons-le, comme un simple indice, les classiques du marxisme, pas plus que Gramsci ni Brecht, qui peuvent ici nous servir de guides, n’ont jamais traité de la littérature en termes de « réalisme ». La catégorie de reflet, dont nous avons marqué la place décisive dans la problématique marxiste, ne relève pas du réalisme, mais du matérialisme, ce qui est profondément différent. Le marxisme ne peut définir la littérature en général par son réalisme, ou par le réalisme. Et, pour la même raison, il ne peut définir la littérature en général comme fiction au sens classique.

La littérature n’est pas fiction, image fictive du réel, parce qu’elle ne peut se définir simplement comme figuration, apparence d’une réalité. Elle est, de façon autrement complexe, production d’une certaine réalité, non pas certes (on n’insistera jamais trop sur ce point) d’une réalité autonome, originelle, mais d’une réalité cependant matérielle, et production d’un certain effet social (nous allons revenir sur ce point en conclusion). Elle n’est donc pas fiction, mais plutôt production de fictions, ou mieux : production d’effets de fiction (et d’abord des moyens matériels de produire des effets de fiction).

Corrélativement, la littérature, comme « reflet d’une vie sociale donnée » historiquement (Mao) n’en est pas la reproduction « réaliste », même et surtout lorsqu’elle se veut et se proclame telle, parce que, même dans ce cas, elle ne peut se réduire à la simplicité d’une image. Mais ce qui est vrai, c’est que le texte littéraire produit un effet de réalité. Plus exactement, le texte littéraire produit en même temps un effet de réalité et un effet de fiction, privilégiant tantôt l’un et tantôt l’autre, interprétant l’un par l’autre et inversement, mais toujours sur la base de ce couple.

Autrement dit, à nouveau nous découvrons ceci : fiction, réalisme, ne sont pas tant les concepts de la production littéraire, que les notions produites par la littérature. Mais ceci a de remarquables conséquences : car cela signifie que le modèle, la référence réelle « extérieure » au discours que supposent fiction et réalisme, ne fonctionne pas ici comme point d’ancrage non littéraire, non discursif, antérieur au discours (nous savons déjà que cet ancrage, ce primat de la réalité pratique, est plus complexe et autre chose qu’une « représentation ») ; mais il fonctionne comme un effet du discours. C’est le discours de la littérature qui induit, projette en son sein la présence du « réel » sur le mode hallucinatoire.

Comment cela est-il matériellement possible ? Comment le texte peut-il affecter ainsi ce qu’il énonce, ce qu’il décrit, ce qu’il met en scène (ou « ceux » qu’il met en scène) d’une marque de réalité hallucinatoire, ou, par contraste, d’une marque de fiction, s’écartant, serait-ce d’une distance infime, du « réel » ? Sur ce point aussi, dans le détail de leurs analyses probantes, les travaux dont nous parlons nous fournissent les éléments d’une réponse : à nouveau, ils nous renvoient aux effets et aux formes du conflit linguistique fondamental.

À propos de divers textes de la littérature française « moderne », à chaque fois soigneusement datés par rapport à l’histoire de la langue commune et de la scolarisation, Renée Balibar parle de production de « français fictifs ». Que faut-il entendre par là ? Évidemment pas des « faux » français, éléments d’une « fausse » langue française, puisque les énoncés littéraires figurent aussi dans un certain usage pratique de certains individus (à commencer par celui des auteurs de dictionnaires, qui n’illustrent pour ainsi dire leurs rubriques que d’exemples littéraires). Il ne s’agit pas non plus simplement des français (des discours français, des usages de la langue française, des formes lexicales et syntaxiques françaises) produits dans une fiction, en ce sens par exemple que les personnages d’un récit, eux-mêmes fictifs, tiendraient des discours fictifs dans une langue fictive. Mais il s’agit des énoncés qui s’écartent toujours, par un ou plusieurs traits pertinents, de ceux qui sont échangés dans la pratique, en dehors du discours littéraire, même s’ils sont tous syntaxiquement « corrects » : parce que ce sont des « formations de compromis » linguistiques entre des usages socialement contradictoires, dans la pratique, et donc, de façon tendancielle, mutuellement exclusifs. Mais, dans ces formes de compromis, il y a nécessairement place pour la reproduction, plus ou moins trahie, mais reconnaissable, du français « simple », du français « commun », du français « tout court », bref du français qui est enseigné à l’école primaire comme « pure et simple » expression de « la réalité ». On en trouvera, dans le livre de Renée Balibar, de nombreux exemples, qui « parleront » immédiatement à chacun, réveillant ou ravivant des souvenirs généralement refoulés. C’est cette présence, et cette reproduction, qui produisent dans le texte, s’agissant d’un personnage qu’on décrit ou qu’on fait parler, ou s’agissant de ce que « l’auteur » prend à son compte sans se nommer, un effet de « naturel », un effet de « réalité », fût-ce par une seule phrase, énoncée comme en passant. Tout autre énoncé apparaît alors par comparaison comme « discutable », comme « réfléchi » dans une subjectivité ; mais il faut pour cela que figurent d’abord dans le texte de tels énoncés qui apparaissent objectifs : ce sont eux qui constituent dans le texte même la référence hallucinatoire à une « réalité » dont on s’approche, ou dont on s’éloigne.

Revenons alors, d’un dernier mot, à la question initiale : la littérature, ou plutôt les textes littéraires produisent un effet idéologique d’identification, que Brecht, grâce aux conditions privilégiées d’une pratique matérialiste et révolutionnaire du théâtre, est le premier à avoir désigné par son concept. Mais il n’y a d’identification que d’un sujet à un autre sujet (éventuellement à « soi » : « Madame Bovary, c’est moi », exemple toujours cité, signé Gustave Flaubert). Il n’y a de sujet que par l’interpellation de l’individu en sujet par un Sujet qui le nomme, comme le montre Althusser (« tu es Un tel, et c’est à toi que Je m’adresse » : « Hypocrite Lecteur, mon semblable, mon frère », autre exemple toujours cité, signé Charles Baudelaire). La littérature, dans le fonctionnement interminable de ses textes, ne cesse de « produire » des sujets, de les mettre au jour et au monde. Et nous disons, de façon volontairement paradoxale sur le même plan : elle ne cesse de transformer à sa façon des individus (réels) en sujets, et de doter des sujets d’une individualité quasi réelle, hallucinatoire. Pour produire des sujets (des « personnes » et des « personnages »), il faut, selon le mécanisme fondamental de toute l’idéologie bourgeoise, les opposer à des « objets », c’est-à-dire à des choses, les présenter dans et contre un monde de choses « réelles », à la limite hors de lui, mais toujours en rapport avec lui. L’effet de réalisme est la base de cette interpellation qui fait « vivre » les personnages ou simplement les discours, et qui provoque des lecteurs à prendre parti sur les conflits littéraires comme ils prendraient parti sur des conflits réels, bien qu’avec moins de risques. Il est la terre sur laquelle foisonnent les « sujets », que nous avons déjà nommés : l’Auteur et son Lecteur, mais aussi l’Auteur et ses Personnages et donc le Lecteur et ses Personnages, par la médiation de l’Auteur. L’Auteur identifié à ses Personnages, ou identifié « au contraire » à quelqu’un de leurs Juges, et de même pour le Lecteur. Et donc l’Auteur, le Lecteur, les Personnages face à leurs communs Sujets abstraits : Dieu, ou l’Histoire, ou le Peuple, ou l’Art.

La liste n’est pas close, ni clôturable : c’est, par définition, le travail de la littérature de l’allonger et de la varier indéfiniment.

L’effet esthétique littéraire comme effet de domination idéologique

L’analyse (théorie, critique, science, etc.) de la littérature s’est toujours donné pour objet, soit, dans une perspective spiritualiste, l’essence des Œuvres et des Auteurs, ou mieux encore, l’essence de l’Œuvre (d’Art) et de l’Écriture, transcendantes à l’histoire, même et surtout lorsqu’elles en apparaissent comme l’expression privilégiée ; soit, dans une perspective positiviste, mais toujours idéaliste, l’ensemble des « faits » littéraires, données prétendues objectives et documentaires, allant du matériau biographique et stylistique à ces « faits généraux » que sont les « lois » des genres, des styles, des époques... D’un point de vue matérialiste, on parlera plutôt d’analyser les effets littéraires (ou plus explicitement les effets esthétiques littéraires) : effets irréductibles à l’idéologie « en général », précisément dans la mesure où ce sont des effets idéologiques singuliers, parmi d’autres (religieux, juridiques, politiques, etc.), dont ils dépendent et dont ils diffèrent.

Un tel effet doit donc finalement être décrit à un triple niveau, selon les trois aspects d’un même procès social et de ses formes historiques successives : comme produit sous des rapports matériels déterminés ; comme un moment du procès de reproduction de l’idéologie dominante ; et par conséquent en lui-même comme effet de domination idéologique. Montrons-le brièvement.

L’effet littéraire est produit socialement dans un procès matériel déterminé : c’est le procès de constitution, c’est-à-dire de fabrication et de composition des textes ; autrement dit, c’est le « travail » littéraire. De ce travail, l’écrivain n’est ni le créateur absolu, auteur des conditions mêmes auxquelles il est soumis (avant tout, on l’a vu, certaines contradictions objectives dans l’idéologie) ni, à l’inverse, le support transparent et inessentiel, à travers qui se manifesterait en réalité la puissance anonyme d’une inspiration, ou celle d’une histoire, d’une époque, voire d’une classe (ce qui au fond revient au même). Mais il est un agent lui-même matériel, installé à une certaine place intermédiaire, dans des conditions qu’il ne crée pas, soumis à des contradictions que par définition il ne maîtrise pas, par une certaine division du travail sociale, caractéristique de la superstructure idéologique de la société bourgeoise, et qui l’individualise.

L’effet littéraire est produit comme effet complexe : non seulement, on l’a vu, parce que son principe est la résolution imaginaire d’une contradiction dans l’élément d’une autre contradiction, mais parce que l’effet produit est à la fois et indissociablement la matérialité du texte (l’agencement de ses phrases), et sa reconnaissance comme texte « littéraire », sa reconnaissance « esthétique ». En d’autres termes, c’est à la fois un résultat matériel et un effet idéologique particulier, ou plutôt c’est la production d’un résultat matériel sous un effet idéologique particulier, qui l’investit inextricablement. C’est (peu importe au fond la terminologie, qui n’enregistre que des variantes) la reconnaissance du texte dans son caractère de « charme », de « beauté », de « vérité », de « sens », de « valeur », de « profondeur », de « style », d’« écriture », d’« art », etc. C’est finalement la reconnaissance du texte tout court, puisque, dans notre société, seul le texte littéraire vaut comme texte en soi, absolument, révélateur de sa propre forme, tandis que, réciproquement, tout texte, dès lors qu’il paraît « écrit », vaut comme texte « littéraire ». Et cette reconnaissance inclut toutes les modalités indissociables historiquement de la lecture des textes : lecture « gratuite », pour le seul « plaisir » des lettres, lecture « critique » du commentaire plus ou moins théorique, plus ou moins « scientifique » de leur contenu et de leur forme, de leur signification et de leur écriture, de leur « textualité » (néologisme révélateur !) – et la base de toutes ces lectures : la lecture-explication de textes scolaire, qui conditionne toutes les autres.

De ce fait, l’effet littéraire n’est pas seulement produit dans un procès déterminé, mais il s’insère dans un procès de reproduction d’autres effets idéologiques ; il n’est pas seulement effet de causes matérielles, mais il est effet sur des individus socialement déterminés, qui les contraint matériellement à traiter les textes littéraires d’une certaine façon. Autrement dit, l’effet littéraire, comme effet idéologique, n’est pas simplement du domaine de la « sensation », du « sentiment » ou du « jugement » esthétiques, donc des idées esthétiques et littéraires, mais il engage un comportement pratique, les rituels actifs de la consommation littéraire et de la pratique « culturelle ».

Voilà pourquoi il est possible (et nécessaire) dans l’analyse de l’effet littéraire produit en même temps que le texte et par le moyen du texte, de traiter exactement sur le même pied aussi bien 1’« auteur » que le « lecteur ». Aussi bien le « projet » de l’auteur, tel qu’il s’énonce, soit dans le texte lui-même (intégré à sa « façade » narrative), soit à côté du texte (dans des déclarations d’intention, voire dans les motivations « inconscientes » que va rechercher une psychanalyse des auteurs et des œuvres), que les interprétations, les critiques et les commentaires que le texte suscite chez ses lecteurs plus au moins savants.

Il importe peu de savoir si les interprétations traduisent ou non ce qu’est « réellement » le projet de l’auteur (puisque le projet de l’auteur n’est pas la cause des effets de son texte, mais l’un de ces effets). Précisément, les interprétations et les commentaires manifestent au grand jour l’effet esthétique (littéraire). Est littéraire le texte reconnu comme tel, et il est reconnu comme tel précisément dans le temps et dans la mesure où il provoque pratiquement des interprétations, des critiques, des « lectures ». Ce pourquoi un texte peut très bien cesser réellement d’être littéraire, ou le devenir dans des conditions qui d’abord n’existaient pas.

Freud est le premier à avoir suivi cette démarche lorsque, dans son analyse du travail du rêve, et plus généralement dans sa méthode d’analyse des formations de compromis de l’inconscient, il définit ce qu’il faut entendre par « texte » du rêve : Freud n’attache pas d’importance à la restitution, de façon close, isolée, du « véritable » texte manifeste d’un rêve ; de toute façon il n’y accède que par l’intermédiaire d’un « récit du rêve » qui est déjà une transposition, dans laquelle, par ses effets de déplacement, de condensation, de figuration, le refoulement continue de jouer. Aussi considère-t-il que le texte du rêve, objet d’analyse et d’explication en même temps que moyen, par ses contradictions mêmes, de sa propre explication, c’est non seulement le texte manifeste initial, le récit du rêveur, mais aussi toutes les associations « libres » (c’est-à-dire, on le sait, les associations contraintes, imposées par le conflit psychique inconscient), les « pensées latentes » auxquelles le récit du rêve (ou plus généralement le symptôme) peut servir de prétexte et qu’il suscite.

De la même façon, le discours critique, le discours de l’idéologie littéraire, commentaire perpétuel de la « beauté » et de la « vérité » des textes littéraires, est la suite des associations « libres » (en réalité contraintes, et prédéterminées) qui développent et réalisent les effets idéologiques du texte littéraire. Il faut les considérer, dans une explication de texte matérialiste, non pas comme au-dessus du texte, comme les approches de son explication, mais au même niveau que lui, ou plus exactement, au même niveau que sa « façade » narrative, soit figurée, allégorique de certaines notions générales (comme dans le roman, l’autobiographie), soit directement « abstraite », non figurative (comme dans l’essai moral et politique), dont ils constituent le prolongement tendanciel. Indépendamment de toute question d’individualité de l’« auteur » et du « lecteur » ou du « critique », ce sont en effet les mêmes conflits idéologiques, résultant en dernière analyse des mêmes contradictions historiques, ou de leurs formes transformées, qui produisent la forme du texte et celle de ses commentaires.

Nous avons ici l’indice de la structure du procès de reproduction dans lequel est inséré l’effet littéraire. Quelle est en effet la « matière première » du texte littéraire (mais matière première qui apparaît toujours déjà transformée par lui) ? Ce sont des contradictions idéologiques qui ne sont pas spécifiquement littéraires, mais politiques, religieuses, etc. : en dernière analyse réalisations idéologiques contradictoires de positions de classe déterminées dans la lutte des classes. Et quel est l’« effet » du texte littéraire (du moins, nous allons y revenir, sur ceux des lecteurs qui le reconnaissent comme tel pratiquement, c’est-à-dire essentiellement ceux des classes dominantes cultivées) ? C’est de provoquer d’autres discours idéologiques, qui peuvent eux-mêmes, à l’occasion, être reconnus comme littéraires, mais qui sont le plus souvent de « simples » discours esthétiques, moraux, religieux et politiques, où se réalise l’idéologie dominante.

Nous pouvons donc dire que le texte littéraire est l’opérateur d’une reproduction de l’idéologie dans son ensemble. Autrement dit, il provoque, par l’effet littéraire qu’il supporte, la production de « nouveaux » discours, où se réalise toujours (sous des formes constamment variées) la même idéologie (avec ses contradictions). Il permet à des individus de s’approprier l’idéologie et de s’en faire les « libres » porteurs, voire les « libres » créateurs. Le texte littéraire est un opérateur privilégié de ce rapport pratique des individus à l’idéologie dans la société bourgeoise, qui assure sa reproduction : dans la mesure même où il provoque le discours idéologique à partir de son propre contenu, toujours déjà investi sous l’effet esthétique, dans la forme de l’œuvre d’art, ce discours n’apparaît pas comme imposé mécaniquement, révélé (à la façon d’un dogme religieux) à des individus qui devraient le répéter fidèlement : mais comme proposé à l’interprétation, à la variation sélective, et finalement à l’appropriation subjective, personnelle, des individus. C’est un opérateur privilégié de l’assujettissement idéologique dans la forme « critique » et démocratique de la « liberté de pensée5 ».

Dans ces conditions, l’effet esthétique est toujours aussi un effet de domination : assujettissement des individus à l’idéologie dominante, et domination de l’idéologie de la classe dominante.

C’est donc, nécessairement, un effet inégal, qui n’est pas produit uniformément sur les individus, surtout qui n’est pas produit de la même façon par rapport à des classes sociales différentes et antagonistes. « Assujettissement » doit s’entendre aussi bien par rapport à la classe dominée qu’à la classe dominante, mais en deux sens différents. Formellement, la littérature, comme formation idéologique réalisée dans la langue commune, est offerte et destinée à tous, et ne distingue entre ses lecteurs que d’après la variété de leurs goûts, de leur sensibilité naturelle ou acquise. Mais pratiquement, assujettissement signifie tantôt, pour les membres de la classe dominante cultivée, l’acquisition d’une « liberté » de penser dans l’idéologie, une soumission vécue et pratiquée comme une maîtrise plus ou moins étendue. Tantôt, pour ceux qui appartiennent aux classes exploitées de travailleurs « manuels », ou même d’ouvriers qualifiés et d’employés, de ces Français qui, selon les statistiques officielles, ne « lisent » jamais, ou rarement, et ne trouvent dans la lecture que la confirmation de leur infériorité, assujettissement signifie domination et refoulement, par le discours littéraire, d’un discours jugé « fruste » et « fautif », impropre à l’expression complexe des idées et des sentiments.

Ce point est essentiel pour notre analyse : il importe en effet de montrer que cette différence ne s’établit pas après coup, comme une simple inégalité de lecture et de consommation, conditionnée par d’autres inégalités sociales ; elle est impliquée dans la production même de l’effet littéraire, et matériellement inscrite dans la construction de son texte.

Mais, dira-t-on, comment comprendre que, dans la structure du texte littéraire, soit impliqué non seulement le discours de ceux qui pratiquent effectivement la littérature, mais aussi et surtout le discours de ceux qui l’ignorent, et qu’elle ignore ; non seulement, selon un jeu de mots, un double usage profondément révélateurs, le discours de ceux qui « écrivent » (des livres) et les « lisent », mais le discours de ceux qui ne sauraient le faire, puisque tout simplement ils « savent lire et écrire » ? On ne peut le comprendre qu’en restituant et en analysant, à sa place déterminante, le conflit linguistique qui produit le détail même du texte littéraire, et qui oppose deux usages antagonistes, inégaux, et cependant inséparables de la langue commune : d’un côté, précisément, le français « littéraire », celui qui s’apprend dans l’enseignement secondaire et supérieur, de l’autre le français « simple », « commun », qui, bien loin d’être spontané, s’apprend lui aussi, à l’école primaire. L’un n’est « simple » que par son rapport inégal à l’autre, qui, de ce seul fait, est « littéraire » : c’est ce que prouve l’analyse comparée, et historique, de leurs formes lexicales et (plus encore) syntaxiques, que Renée Balibar est l’une des premières à étudier systématiquement.

En d’autres termes, si la littérature peut et doit, dans l’état actuel des choses, servir à l’école primaire de moyen pour fabriquer et en même temps dominer, cantonner et refouler le « français simple » des classes dominées, c’est à la condition que le français simple soit lui-même présent dans la littérature, comme l’un des termes de sa contradiction constitutive, plus ou moins déformé et masqué, mais aussi nécessairement trahi et exhibé dans des reconstructions fictives. Et c’est, fondamentalement, parce que le français littéraire, réalisé dans les textes littéraires, est à la fois, tendanciellement distingué de la langue « commune » (et opposé à elle), et interne à son procès de constitution et d’évolution historique, dès lors que, par une nécessité matérielle du développement de la société bourgeoise, ce procès passe par la scolarisation généralisée. Voilà pourquoi nous pouvions, d’emblée, affirmer que l’usage de la littérature à l’école, la place de la littérature dans la scolarisation, n’est que l’envers de la place de la scolarisation dans la littérature, et que c’est ainsi la structure même et le rôle historique de l’appareil idéologique d’État actuellement dominant qui est à la base de la production des effets littéraires. Voilà pourquoi nous pouvions, d’emblée, dénoncer dans la prétention de l’écrivain et des lecteurs cultivés à s’élever au-dessus du simple exercice scolaire, et à s’en évader, la dénégation même de leur pratique réelle.

L’effet de domination que réalise la production littéraire suppose ainsi la présence, intérieure à l’idéologie dominante elle-même, de l’idéologie dominée : elle suppose la « réactivation » continuelle de la contradiction, avec le risque idéologique qui en résulte ; elle vit de ce risque même, qui est la cause efficace de sa puissance. Voilà pourquoi, dialectiquement, l’opérateur de la reproduction idéologique, dans la société bourgeoise, démocratique, passe tendanciellement par les effets du « style » littéraire, par les formations de compromis linguistiques. Dans le texte littéraire (et dans l’effet littéraire qu’il produit), qui opère la reproduction de l’idéologie de la classe dominante comme idéologie elle-même dominante, la lutte de classes n’est pas abolie : elle peut toujours, dans de nouvelles conditions matérielles, être reprise et développée, et conduite sur les positions de la classe exploitée, jusqu’alors dominée idéologiquement aussi.

Bibliographie

Althusser (Louis),« Idéologie et Appareils idéologiques d’État »,La Pensée, no 151, 1970.

Balibar (Renée), Les français fictifs, Cortil Wodon, Éditions Modulaires Européennes/ InterCommunications, « Poiein », 2007.

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Balibar (Renée), Merlin (Geneviève) & Tret (Gilles), Les Français fictifs : le rapport des styles littéraires au français national, Paris, Hachette, « Analyses », 1974.

Baudelot (Christian) & Establet (Roger), L’École capitaliste en France, Paris, Maspero, 1972.

Lecourt (Dominique), Une crise et son enjeu (Essai sur la position de Lénine en philosophie), Paris, Maspero, « Théorie », 1973.

Macherey (Pierre), Pour une théorie de la production littéraire, Paris, Maspero, « Théorie », 1966.


Notes

  1. Lénine a clairement explicité ces thèses dans la série de ses articles sur Tolstoï.

  2. Sur ce point on se reportera aux deux premiers chapitres du livre de Baudelot & Establet.

  3. Cette idée a déjà été avancée par Macherey (voir Macherey).

  4. Récuser le mythe de l’œuvre comme unité, comme perfection, ce n’est pas adopter le mythe inverse (voir Tel quel) de l’œuvre comme anti-nature, violente transgression de tout ordre. Le renversement est une figure privilégiée de la conservation idéologique : « Souvent un beau désordre est un effet de l’art » (Boileau).

  5. On peut suggérer qu’il n’y a pas de littérature religieuse proprement dite, du moins pas avant l’époque bourgeoise, avant que la religion ait à être inculquée comme une forme – subordonnée et contradictoire – de l’idéologie bourgeoise elle-même. Au contraire, la littérature comme telle, et l’idéologie esthétique, jouent un rôle décisif dans la lutte contre la religion, idéologie de la classe féodale dominante.


Pour citer cet article :

Étienne Balibar et Pierre Macherey, « Sur la littérature comme forme idéologique. Quelques hypothèses marxistes », réédition sur le site des ressources Socius, URL : http://ressources-socius.info/index.php/reeditions/18-reeditions-d-articles/19-reeditionarticlesurlalitteraturebalibarmacherey, page consultée le 24 avril 2017.