Première édition dans la revue Annales d'histoire sociale, n° 3-4, 1941, p. 113-117.

 

Décidément, j'en ai peur : les historiens et les professeurs de littérature française ne parlent pas le même langage. Histoire de la Littérature classique, 1600-1700 ; ses Caractères véritables et ses Aspects inconnus : M. Daniel Mornet, professeur à la Sorbonne, publie un gros livre sous ce titre attirant1. L'historien de se précipiter : caractères véritables, aspects inconnus : de quoi faire battre son cœur, en vérité. Le livre ouvert, il tombe par surcroît sur cette déclaration (p. 6) : « J'ai cru que le moment était venu de tenter ce que j'appellerai, une fois de plus, une « histoire historique » de notre époque classique. » Une histoire historique ! On lui aurait dit : « Une histoire purement littéraire » – il ne se serait pas senti chez lui, ce lourdaud d'historien. Il aurait pu craindre de se trouver gêné dans la société diserte de fins lettrés, passant leur vie au contact d'écrivains, excellents, médiocres ou pires – et qui précisément sont aptes à discerner, par définition, le bon du médiocre (même s'ils s'en défendent, comme d'une tare secrète) ; il aurait pu redouter que, se gaussant de sa rusticité, ces fins connaisseurs ne le renvoient, sans plus, aux écuries de l'Histoire. Mais, précisément, on lui promet une « Histoire histo­rique » ! Allons-y et sans scrupule ! Car enfin, quand il lit (p. 7) cette phrase en son genre assez mémorable – c'est, si j'ai bien compté, la seconde phrase du chapitre Ier : « On n'a pas encore prouvé que, même en littérature, personne soit jamais indispensable » – il est bien fondé à se dire, l'historien : « Cette fois, me voilà bien chez moi. A mon aise. Entre rats de bibliothèques et de fichiers. En bras de chemise, si l'on pré­fère... » Mais voilà, il lui faut bien vite déchanter.

Une « Histoire historique », pour lui, cela veut ou voudrait dire l'his­toire d'une littérature, à une époque donnée, dans ses rapports avec la vie sociale de cette époque. Et je n'ai pas besoin de dire qu'ainsi conçue, une telle histoire présenterait, en effet, des « aspects inconnus ». Il fau­drait, pour l'écrire, reconstituer le milieu, se demander qui écrivait, et pour qui ; qui lisait, et pour quoi ; il faudrait savoir quelle formation avaient reçu, au collège ou ailleurs, les écrivains – et quelle formation, pareillement leurs lecteurs ; car enfin...2 ; il faudrait savoir quel succès obtenaient et ceux-ci et ceux-là, quelle était l'étendue de ce succès et sa profondeur ; il faudrait mettre en liaison les changements d'habitude, de goût, d'écriture et de préoccupation des écrivains avec les vicissitudes de la politique, avec les transformations de la mentalité religieuse, avec les évolutions de la vie sociale, avec les changements de la mode artistique et du goût, etc. Il faudrait... Je ne continue pas.

Histoire historique... Mais voilà que rien de tout cela n'apparaît dans le gros livre de M. D. Mornet. Absolument rien. Ce n'est pas que son auteur ignore que de tels problèmes se posent. Il est l'élève de Gustave Lanson, qui tenta si vigoureusement de rapprocher l'histoire littéraire et l'histoire – de la rajeunir et de la renouveler en l'amenant à s'intéresser à cent problèmes proprement historiques. La tentative était vouée à l'in­succès, d'ailleurs. Car il eût fallu, pour qu'elle réussisse, constituer forte­ment un corps d'historiens formés aux méthodes et initiés aux curiosités de l'histoire proprement dite – de l'histoire sociale surtout : la plus délicate peut-être à écrire de toutes les histoires – puis cette formation générale acquise, orientés spécialement vers leur tâche particulière d'historiens des littératures. – Mais enfin, Lanson a posé les problèmes3. On le lui a suffisamment reproché, de divers côtés – on a suffisamment découvert, non sans scandale, qu'il voulait être, qu'il aspirait à être un historien et non pas un critique, pour qu'on lui laisse, pour que nous lui reconnaissions tout spécialement, nous autres historiens, le mérite qu'il eut à vouloir se faire l'un des nôtres – à ne plus mettre devant ses yeux, et devant les nôtres, uniquement, quelques grands textes, quelques exemplaires uniques du génie humain, dus à des hommes qui furent eux-mêmes des exemplaires uniques de la race des grands créateurs – des « irremplaçables », hélas, j'écris le mot au risque de me faire bien mépriser par M. D. Mornet, émancipé de tant de préjugés. Porter son attention sur toutes les productions littéraires d'une époque, avec le souci de montrer en elles des manifestations, des expressions, des traductions valables de la société à cette époque – c'était bien le programme, c'était bien la chimère de Gustave Lanson.

La chimère – car encore une fois, la tentative supposait, pour qu'elle pût réussir, une révolution préalable de programmes pédagogiques. Et ces révolutions-là, en France, se sont toujours avérées de toutes les plus malaisées à mener à bien. En fait, Lanson conviait des hommes qui n'avaient pas commencé par s'inquiéter de savoir comment on démontait le mécanisme des sociétés ; des hommes qui n'avaient point commencé par étudier longuement, minutieusement, mais d'ensemble, pendant des années, les origines, la structure, l'orientation, les moteurs essentiels et les ressorts cachés d'une de ces sociétés4 – Lanson conviait ces hommes, formés exclusivement à l'étude de la langue grecque, de la langue latine, de la langue française et à l'intelligence de textes littéraires grecs, latins et français – il les conviait à nous apporter, du jour au lendemain, à l'aide de matériaux littéraires et uniquement de matériaux littéraires, une contribution valable à la connaissance d'un milieu qu'ils n'avaient appris à connaître que de seconde ou de troisième main, dans des manuels simplistes. Ceci, alors qu'une société, c'est la combinaison à des degrés divers, d'une multitude d'éléments hétérogènes : politiques les uns, éco­nomiques les autres, et religieux, artistiques, philosophiques, moraux, que sais-je ? Un tout ; un ensemble, une articulation prodigieusement compliquée...

Mais, dira-t-on, les historiens sont là pour ?... Non. N'y comptez pas. Certes, dans son travail journalier, l'Histoire accumule les éléments triés, vérifiés, certifiés d'un bilan. Mais elle peut rester dix ans, vingt ans et plus sans dresser ce bilan. Pendant ce temps-là ?... En fait, l'historien est un homme qui sait, généralement, sur beaucoup de questions, bien plus de choses qu'il n'en dit, qu'il n'en met en forme, qu'il n'en livre au public. Ces choses-là – sur quoi il s'entend à demi-mot avec trois ou quatre confrères qui possèdent les mêmes curiosités – le profane les ignore. Et l'historien de la littérature qui n'est qu'historien de la littéra­ture, compte ici parmi le profane. Mais nous, historiens, nous allons de par le monde, caressant en nous une sorte de rêverie rétrospective, impré­cise encore dans sa forme, mais nourrie de détails nettement écrits, forte­ment dessinés. Trésor particulier, qui donne à chacun de nous toutes sortes de facilités propres et d'aptitudes spéciales dans son domaine. L'his­torien de la littérature ne participe point à ce trésor-là. Et la question est de savoir si, dès lors, il peut valablement accomplir une œuvre d'historien. Apporter, si l'on veut, une contribution de valeur à l'histoire générale et particulière des civilisations.

Or, quand on se trouve en présence d'un livre comme le livre récent de Daniel Mornet, on est bien forcé de se dire que la question paraît ré­solue. Par la négative. Car Daniel Mornet commence par dépouiller la mariée de tous ses atours. Les instruments dont elle se sert, je veux dire la langue du temps, sa syntaxe, son matériel de mots, son rythme ? Non, non : ceci, c'est de la technique. Enlevez ! – La pensée qu'elle traduit, les sentiments qu'elle exprime, les passions qu'elle sert, ou qu'elle com­bat ? Non, non. On verra plus tard ! Je cite (p. 4) : « Des ouvrages comme la grande œuvre de l'abbé Henri Bremond, le livre de H. Brown nous ont montré l'importance des courants mystiques5 », ou de la curiosité pour les sciences [au xviie siècle]. Mais, on peut passer tout cela sous silence, sans déformer l'image que j'ai essayé de donner de la vie littéraire générale... » Alors, s'il en est bien ainsi, tant pis pour l'image de M. Mornet ! Et même la perspective de posséder « quelque jour », de sa propre main, une histoire de la pensée française au siècle de Descartes (« j'espère écrire moi-même, quelque jour, une histoire de la pensée française au xviie siècle », p. 3) – cette perspective ne nous console pas de la carence présente. Car, nous en avons peur (et il faut bien que nous en ayons peur), il s'agirait sans doute d'une histoire de la pensée désincarnée, comme toujours. Puis­que, de l'aspect social de l'histoire littéraire, il n'est même pas question dans le présent livre – ni dans son corps, ni dans sa préface, ni pour en parler, ni même pour dire : « la question ne sera pas posée ! » – Alors ?

Alors, voilà bien clos l'épisode lansonien. Alors, nous revoilà plongés dans l'histoire littéraire pure : on trouvera dans ce livre une histoire de la littérature, de l'art littéraire classique, et non pas une histoire générale de la pensée française à l'époque classique... J'ai cru qu'on pouvait sépa­rer, sans inconvénient grave, ces deux histoires, à l'époque que j'étudie... » – Pauvre mariée, que te reste-t-il ? Pas même la « pensée ». Rien, que la peau sur les os. Et ce n'est pas beaucoup. Et ce n'est pas, surtout, sauf erreur, matière à « histoire historique »...

Naturellement, et ceci n'a pas besoin d'être dit : écrivant son gros livre en 1940, M. Mornet a pu bien utiliser l'apport des nombreux travail­leurs qui pendant des années, depuis près d'un demi-siècle, ont consacré leurs veilles à ressusciter, les uns après les autres, les vedettes et les com­parses de l'art classique. A quoi lui-même a joint, comme de juste, son abondant apport personnel. Aussi, les vingt chapitres de son livre sont-ils pleins de précisions circonstanciées, de dates bien contrôlées, de noms d'écrivains et de titres d'ouvrages6. Un petit lot de peu connus, qui se révèlent à nous par quelques extraits souvent curieux ; une familiarité cer­taine avec le petit monde de la plume, au grand siècle : j'entends bien. Mais tout ceci ne rend que plus saisissant ce que j'appellerai l'aveu muet, mais implicite d'un découragement. Sinon d'un échec. Disons, d'un renoncement. En somme, si je comprends bien, l'idée de M. Mornet, c'est qu'il y a Rodin mais aussi Injalbert. Et qu'après tout, l'État a commandé, payé, installé en belle vue beaucoup plus de navets de celui-ci que de statues de celui-là. Et aussi que Rodin est mort, emportant dans sa tombe le secret de son art personnel – mais qu'Injalbert n'est pas mort, et qu'il y aura de beaux jours encore pour son académisme exsangue. Et finale­ment, qu'on ne voit pas pourquoi Injalbert, et ses émules, et ses continua­teurs, n'auraient pas droit de cité dans une histoire de l'art français, tout autant, sinon plus, que Rodin, ou que Bourdelle, et leurs œuvres « dont le temps a fait des chefs-d'œuvre ». C'est une idée. C'est une façon de présenter les choses. Elle ne m'intéresse pas beaucoup, sous cette forme. Car l'étude des Injalbert ne peut être que statistique. Elle ne saurait être esthétique. Elle pourrait peut-être se dire sociale : mais il y faudrait une grosse préparation.

Et, historien, je demeure perplexe devant ce qui nous est donné comme neuf, comme « véritable », comme « inconnu». Des études comme celles qu'au Collège de France a inauguré Paul Valéry, titulaire d'une chaire de Poétique – entendons d'une chaire consacrée à l'étude du « faire », du poïein dans le domaine de l'esprit, des œuvres de l'esprit ? Fort bien. Ce sont des études difficiles7, qui ne sont point, et pour cause, à la portée de tous – mais elles ont un avenir devant elles. L'Ency­clopédie Française, pour sa part, a tenté d'en tracer le plus vaste cadre dans ses deux tomes XVI et XVII : Arts et Littératures dans le Monde Contemporain. – Des études d'histoire sociale poursuivies avec l'aide de documents littéraires, et dans le domaine des littératures ? Parfait. Ce sont également des études fort difficiles, mais, j'en suis non moins assuré, de grand avenir, quand on les abordera après préparation. Et après tout, nous en avons déjà quelques échantillons ? Entre ceci et cela, quoi ? La vieille histoire littéraire – celle qui nous renseigne sur les faits de la vie des écrivains, sur les vicissitudes de leur existence, sur les circonstances extérieures de leurs publications – celle qui recueille traditions et docu­ments. Une érudition chronologique. Elle n'est pas, certes, dépourvue d'utilité pratique. Se suffit-elle à elle-même ? Personne qui le prétende. A telle enseigne qu'on la farcit de problèmes dérisoires. Et de combats contre des moulins à vent. Qui l'eût cru, qu'en 1940 il fallût combattre Taine8 et « la doctrine qui fait d'une œuvre de génie l'expression rigou­reusement fidèle du milieu, du moment, de la race, d'une faculté domi­nante ! » – 1940 : à quoi donc ont servi trois quarts de siècle de disser­tations sur cette nouveauté tainienne9 ?

Qu'on y prenne garde. Ces sortes de régressions vont loin. Elles ne sont pas signe de santé, de jeunesse, d'énergie. De tout ce dont, plus que ja­mais, nous avons besoin. Il faut reprendre la marche. Qui n'est pas le piétinement.

 


Notes

  1. Mornet (Daniel), Littérature et vie sociale : un renoncement ?, Paris, Armand Colin, 1940, 428 p.

  2. Car enfin, je lis, p. 370 : « Dans son ensemble, et malgré de nombreuses exceptions, la littérature classique tend vers l'universel. » Mais cette constatation ne pose-t-elle pas le problème de la culture des collèges, et en particulier des collèges de Jésuites ?

  3. Et parfois excellemment. Nous qui ne lui avons jamais rien dû, qui ne l'avons jamais eu pour maître, n'hésitons pas à redire tout ce qu'avait d'intelligence dans l'esprit un homme qui, malheureusement, ne portait point aux questions d'hommes d'attention qui convient. Un manifeste comme celui que reproduit le recueil d'Etudes d'Histoire littéraire publié en 1930 en l'honneur de Lanson et qui s'intitule : «Programme d'études sur l'Histoire provinciale de la vie littéraire en France», ne peut que séduire et gagner sans réserves un historien.

  4. Sur certaines conséquences fâcheuses qui peuvent résulter d'un tel manque de préparation, même pour des hommes de parfaite bonne volonté et de réel talent — je me permets de renvoyer le lecteur à mon article de la Revue de Synthèse (t. III, mars 1932, p. 39), consacré au livre très nourri et très sympathique de Bouchard : De l'Humanisme à l'Encyclopédie ; l'Esprit public en Bourgogne sous l'Ancien régime (1930).

  5. La grande œuvre d'Henri Bremond montre bien autre chose, en vérité, que « l'importance des courants mystiques ». Cf., sur son tome IX en particulier, La Vie Chrétienne sous l'Ancien Régime, mes remarques dans la Revue de Synthèse (t. III, 1932, p. 199 : « La dévotion en France au XVIIͤ siècle »).

  6. Cette abondance même rend plus regrettable l'absence d'Index dans l'ouvrage.

  7. Valéry (Paul), Leçon d'ouverture du Cours de Poétique, Collège de France, 1938.

  8. P. 370 : « La littérature classique est bien une littérature raisonnable. Seulement, si elle n'avait été que raisonnable, elle aurait été nécessairement médiocre », etc.

  9. Ou encore qu'une discussion s'imposât sur ce thème : Molière, le grand ennemi et le vainqueur de la préciosité... — Oui, maie : on a pu écrire un livre « fort judicieux » sur Molière auteur précieux... — Alors ? Alors, « Molière est précieux. Sans l'être. » J'ajoute, respectueusement : tout en l'étant [voir p. 148-149].


Pour citer cet article :

Lucien Febvre, « Littérature et vie sociale : un renoncement ? », réédition sur le site des ressources Socius, URL : http://ressources-socius.info/index.php/reeditions/18-reeditions-d-articles/79-litterature-et-vie-sociale-un-renoncement, page consultée le 18 aot 2017.