Cet article a été actualisé pour la réédition du dossier.

Depuis sa formulation par Claude Duchet en 19711, la « sociocritique » n'a cessé de se développer et de se diversifier. A la différence d'autres approches du littéraire, cette diversification n'a pas débouché, passées les années 1970, sur la formation d'un réseau formalisé de sociocriticiens mais au contraire sur une forte dispersion : des objets (formes, contenus, genres, corpus), des ancrages institutionnels, intellectuels ou culturels, et même des dénominations (sociologie des œuvres ou des textes, analyse institutionnelle appliquée au texte, sociopoétique, herméneutique sociale des textes, sociosémiotique, etc.) L'histoire de la sociocritique, si elle peut s'écrire, repose bien, d'une génération à l'autre, sur une série d'essaimages.

Pourtant, si l'on voulait dresser un rapide panorama de la sociocritique aujourd'hui, elle nous apparaîtrait comme particulièrement bien implantée dans le paysage international de la critique littéraire ― au moins francophone. Groupes de recherche, associations et autres institutions abondent : en Europe, l'Association Internationale de Sociocritique, réunie autour d'Edmond Cros et de chercheurs principalement hispanophones, et ses cadets le Groupe de Recherches et d'Études en Sociocritique (Université de Nîmes) et l'Institut de sociocritique de Montpellier ; au Canada, le Collège de sociocritique qui a succédé au Centre interuniversitaire d'analyse du discours et de sociocritique des textes (CIADEST) et qui a récemment donné naissance au Centre de recherche interuniversitaire en sociocritique des textes (CRIST) et au Groupe de recherche sur les médiations littéraires et les institutions (GREMLIN). On a cru en outre à la formation d'écoles de pensée, comme l'école de Liège (J. Dubois, B. Denis, P. Durand, J.-P. Bertrand) également marquée par les recherches en rhétorique du groupe µ, l'école de Montréal (G. Marcotte, M. Angenot, A. Belleau, R. Robin) dont se réclame le CRIST2 ou encore l'école de Montpellier (E. Cros, M. Carcaud-Macaire)3.

Des revues ont assuré la visibilité des recherches issues de ces institutions ou réseaux : portée initialement par la revue Littérature, relayée par Discours social / Social Discourse à Montréal et par Sociocriticism à Pittsburgh puis à Grenade, la sociocritique a retrouvé dans les dernières années des espaces de dialogue avec des disciplines connexes, telles la sociologie de l'art (Opus4), l'analyse du discours (Argumentation et analyse du discours5), la sociologie de la littérature (COnTEXTES6) et l'histoire du littéraire (Les dossiers du Grihl7). Des présentations synthétiques doublées de propositions ont maintenu vif auprès des étudiants les divers héritages de la sociocritique : ainsi de la contribution de Pierre Barbéris à l'Introduction aux méthodes critiques de l'analyse littéraire8, du Manuel de sociocritique de Pierre V. Zima9, de La sociocritique d'Edmond Cros10, de la Bibliographie de la sociocritique et de la sociologie de la littérature de Marc Angenot11, auxquels il faut ajouter les ouvrages de Paul Dirkx, de Paul Aron et Alain Viala et de Gisèle Sapiro portant certes sur la sociologie de la littérature mais offrant une place plus ou moins large à la sociocritique12. Enfin, on n'oubliera pas les ressources électroniques : la liste de diffusion Socius13, les sites internet spécialisés de Janusz Przychodzen (http://sociocritique.mcgill.ca) et d'In-Kyoung Kim (http://www.sociocritique.com) auxquels on ajoutera désormais le site Socius (http://ressources-socius.info/).

La sociocritique ne s'est donc jamais si bien portée tout en souffrant intensément de l'éparpillement de ses forces vives. Il n'y a pas là qu'une conséquence de l'atomisation de la recherche en littérature. C'est aussi que la sociocritique ne peut échapper à certaines tensions fondamentales. Lire le texte à travers le social, lire l'œuvre dans son contexte de production (social, discursif, historique, politique, institutionnel), lire le social à travers le texte : ces perspectives n'en finissent pas de s'entrechoquer. La sociocritique, diversement conçue, entendue, appliquée, mais toujours mise à contribution pour articuler le littéraire avec le monde social, a constamment buté sur ces mêmes questions : où finit l'analyse interne et où commence l'analyse externe ? Comment pratiquer une herméneutique sociale sans réifier la clôture du texte ? Où marquer la frontière entre la littérature et les autres composantes du discours social ? Autant de questionnements nécessairement insolubles, toujours à relancer vraisemblablement parce que c'est dans le questionnement lui-même, plus que dans des règles de méthode que s'est manifesté l'apport majeur de la sociocritique14.

Renonçant à poser, après d'autres, une définition unitaire et toujours déceptive, le présent dossier propose de faire voir et de faire valoir la diversité des approches sociocritiques. D'où le choix de la métaphore routière (carrefours, croisée des chemins, voies parallèles, etc.) qui semblait s'imposer pour rendre compte de ce faisceau d'initiatives, de propositions, de références. Si l'analyse littéraire a plus que jamais besoin de se confronter à l'analyse du social, quelle pertinence au 21e siècle pour la sociocritique ? Si elle a encore sa raison d'être, est-ce dans la transition vers d'autres disciplines, moins marquées par leur propre histoire, moins grevées par leurs propres ambiguïtés, ou alors dans l'affirmation forte d'une certaine singularité critique ? Telles sont les questions posées à la vingtaine de chercheurs réunis dans ce dossier. Les uns ont choisi de condenser en un article plusieurs décennies de recherches et de dessiner des orientations générales, d'autres ont pris le parti d'ouvrir de nouvelles pistes par la mise en dialogue de la sociocritique avec des disciplines émergentes ou convergentes (la (socio-) poétique historique, l'ethnocritique, l'écologie du texte, la psychanalyse, l'analyse du discours). Plusieurs notions et concepts (socialisation, argumentation, analyseur, polysystème, sociolecte) ont été isolés et interrogés pour leur valeur opératoire dans la recherche sociocritique. L'œuvre littéraire a été aussi envisagée sous plusieurs angles (les médiations, les discours, l'interprétation par les lecteurs, les transferts d'une culture à l'autre). Autant d'orientations et de projets de réorientations dont ce dossier se veut le creuset.

Alors, une auberge espagnole, la sociocritique ? Plutôt un lieu de passage ou de rencontre que certains se contentent d'aborder, où d'autres s'attardent et que d'autres enfin investissent résolument tout en l'accommodant aux besoins de l'analyse littéraire. Gageons que, résistant mieux par son instabilité même à l'ossification qui menace toute perspective critique par la force de l'âge, la sociocritique a franchi en quarante ans les premières étapes de son histoire et qu'elle reste plus que jamais vivace dans la mise au jour des phénomènes sociaux que le littéraire dévoile et des phénomènes littéraires que le social met en tension.

Université de Sherbrooke


Notes

  1. Le titre de cet article fondateur se voulait déjà plus problématique que programmatique : Duchet (Claude), « Pour une socio-critique ou variations sur un incipit », Littérature, n° 1, février 1971, p. 5-14.

  2. Voir le dossier « Situation de la Sociocritique ― L'École de Montréal » de la revue Spirale, n° 223, novembre-décembre 2008.

  3. Il s'agissait là cependant plutôt d'ensembles flous, quoique bien ancrés localement, et dans lesquels fondateurs et héritiers se sont souvent sentis à l'étroit.

  4. http://www.cairn.info/revue-sociologie-de-l-art.htm

  5. http://aad.revues.org

  6. http://contextes.revues.org

  7. http://dossiersgrihl.revues.org

  8. Bergez (Daniel), Introduction aux méthodes critiques de l'analyse littéraire, Paris, Dunod, rééd. 1999.

  9. Zima (Pierre V.), Manuel de sociocritique, Paris, Picard, 1985.

  10. Cros(Edmond), La sociocritique, Paris, L'Harmattan, coll. « Pour comprendre », 2003.

  11. Angenot (Marc), avec la collaboration de Przychodzen Janusz, Bibliographie de la sociocritique et de la sociologie de la littérature, Montréal, CIADEST, 1994.

  12. Dirkx (Paul), Sociologie de la littérature, Paris, Armand Colin, coll. « Cursus lettres », 2000 ;Aron (Paul), Viala (Alain), Sociologie de la littérature, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 2006 ; Gisèle Sapiro, La sociologie de la littérature, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2014.

  13. <https://listes.revues.org/wws/info/listesocius> Le nombre d'abonnés de cette liste avoisine à l'heure actuelle les 650.

  14. Si les frontières disciplinaires n'étaient pas si tristement dirimantes, on verrait que la sociologie de l'art a été confrontée dans des termes équivalents aux mêmes difficultés. Voir notamment Hennion (Antoine), La passion musicale. Une sociologie de la médiation, Paris, Métailié, coll. « Sciences humaines », rééd. 2007.


Pour citer cet article :

Anthony Glinoer, « Introduction », dans Carrefours de la sociocritique, sous la direction d'Anthony Glinoer, site des ressources Socius, URL : http://ressources-socius.info/index.php/reeditions/24-reeditions-de-livres/carrefours-de-la-sociocritique/119-introduction, page consultée le 16 janvier 2021.

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