Première publication dans Les Inrockuptibles, 21-27 août 2001, pp. 42-43. 

 

Le temps n’est pas si lointain où la littérature se donnait à lire dans l’évidence que lui valait sa haute légitimité. En France en particulier, elle formait un système harmonieux que régissait un ordre donné comme naturel. Et l’un des fondements de ce système était que littérature du présent et littérature du passé s’y arrimaient fortement l’une à l’autre. Le lecteur cultivé s’adonnait à Sartre et à Beauvoir en même temps qu’à Diderot et à Laclos ou bien encore découvrait Robbe-Grillet et Sarraute en redécouvrant Flaubert et Proust. Aussi audacieuses que fussent les innovations, elles trouvaient toujours à se réclamer d’une tradition. Les maîtres nouveaux actualisaient les maîtres anciens ; ceux-ci garantissaient ceux-là.

Ce temps n’est plus. Les maîtres ont quitté la scène. La littérature a perdu de son prestige. Les lecteurs sont laissés à eux-mêmes et n’arrivent plus trop à faire la jonction entre création d’hier et création d’aujourd’hui. Faut-il s’en inquiéter ? Après tout, le système reposait sur une bonne conscience suspecte, que dénonçait déjà le Sartre de Qu’est-ce que la littérature ? Les lettres françaises, dans leur gloire (on pense ici à la première moitié du xxe siècle), c’était tout de même une institution étroitement contrôlée dans ses normes de production et de reproduction. Fortement centralisée, elle fonctionnait selon des principes de pouvoir et d’autorité, qui ne laissaient guère de jeu aux marges et à l’invention libre.

Il s’est donc produit une dégradation du modèle littéraire qui n’est pas sans parenté avec la dégradation du système et de la pratique politiques dans les démocraties. De fait, ces deux déclins paraissent bien aller de pair et participer d’un même mouvement. De part et d’autre, les appareils anciens ont beaucoup perdu de leur crédit et, somme toute, l’académie Goncourt ou les journaux littéraires (s’il en existe encore) souffrent de la même perte de sens que le Parti socialiste ou les manifestations syndicales. Mais nous savons aujourd’hui que la déliquescence des appareils n’est pas la fin du politique et que celui-ci est en passe de se réinventer, de se régénérer. On peut donc faire le pari qu’une littérature d’un genre nouveau est, elle aussi, en émergence, et qu’elle cherche sa voie à distance des instances les plus reconnues du système. Non qu’elle les récuse absolument mais plutôt qu’elle pratique à leur endroit tout un art de l’esquive.

Comment identifier ceux qui ainsi arrivent et sont en mesure de faire événement ? C’est bien la question que se pose un public en attente, et notamment ces jeunes – les étudiants en lettres, par exemple – qui se plaignent volontiers d’avoir perdu tout repère face à la production contemporaine. Le paradoxe est que cette « nouvelle littérature » se définit d’abord par ce qu’elle n’est plus. Elle n’est pas un groupe et n’a pas de programme ; elle ne se veut ni expérimentale ni avant-gardiste. Elle a peu de références au total. Plus clairement, nébuleuse en voie de formation et de déformation, elle est faite d’un ensemble d’individus qui tous font montre d’un entêtement à mener loin leur expérience d’écriture, d’une impertinence envers l’institution, d’un souci de renouveler la panoplie des moyens de la fiction réaliste. Mais, voilà, qui sont-ils ?

Comment ne pas mentionner le rôle joué à cet égard par le recueil Dix, que publièrent en 1997 Les Inrockuptibles et Grasset. Nous fûmes nombreux à percevoir dans ce montage imprévu une intervention salutaire. Car c’était un peu plus que rassembler ou rapprocher des auteurs encore peu connus. Il s’agissait de les faire exister au plan symbolique, au gré d’une simulation de leur réalité collective. Cet effet d’annonce rappelait sans doute celui produit par Lindon et les Éditions de Minuit autour du Nouveau Roman. Mais, de l’un à l’autre, la différence reste forte. S’ils ne formaient pas cénacle, Butor, Robbe-Grillet ou Pinget avaient des projets d’écriture très semblables et maintenaient une même et forte conscience de l’institution littéraire, qui faisait d’eux des héritiers. Les nouveaux venus, eux, apparaissent bien plutôt en francs-tireurs, qui mènent pour leur propre compte une guérilla de l’écriture et de l’imaginaire. Avec d’un côté des actions spectaculaires façon Houellebecq ou façon Angot (celle-ci non présente dans Dix) et de l’autre des interventions plus insidieuses à la manière de Bernard Lamarche-Vadel, de Marie NDiaye ou de Dominique Meens. Et, dans tous les cas, une tendance à fortement décaper.

Mais, s’il n’y a pas lieu de postuler une commune esthétique, des convergences « positionnelles » ne manquent pas de se faire jour. La plus décisive tient, revenons-y, à la mise à distance des structures institutionnelles. Avant tout, on entend jouer le jeu littéraire mais sans hystérie et dans un décalage ironique. L’éditeur, on en a besoin, le battage médiatique, pourquoi pas ? – et d’autant plus que l’on est soi-même dans le réseau. Mais, peu enclin à jouer les nouveaux prophètes, on regarde le clergé en place avec recul, se servant de lui si cela s’impose mais se fichant en gros de ce qu’il prétend imposer. Par-delà, la méfiance s’étend à une culture ambiante, dans laquelle on a grandi mais que l’on ne révère pas. Ce qui donne une production sans trop de manières, avec quelque chose d’impatient et qui prend son bien dans des expériences personnelles, les transpose rapidement, les porte au paroxysme.

Par ailleurs, l’aventure personnelle de l’écriture est conduite avec beaucoup de conviction et autant de persévérance. Il s’agit de se doter d’un imaginaire et d’un langage auxquels on tient –  dans les deux sens du mot « tenir ». Il s’agit encore d’assumer sans détour les responsabilités pratiques de l’auteur : trouver éditeur, publier, se faire connaître. Tout cela créant les conditions d’une idiolectisation forte de la fiction dont Proust et Céline furent les premiers à donner l’exemple (tous deux révérés par les auteurs en cause). Entendons qu’en chaque cas l’univers fictionnel de l’auteur tend à se refermer sur tout ce qui fait sa « folie » – sa passion, son désir ultime – et à lui approprier le texte jusque dans ses aspects techniques.

Le discours du corps est une des manifestations les plus prégnantes des idiolectes en cause. Corps social, corps digestif, corps malade, corps sexuel. Ici, le fait nouveau est surtout dans l’aisance à dire ces corps et les mots du corps, aisance propre à une génération qui se situe par-delà les transgressions antérieures – littéraires ou autres – et en a fini avec le puritanisme. Et qu’importe si l’aisance se reverse le plus souvent en expression d’un malaise : le corps souffre, le corps « somatise », le corps jouit mal. De là, une tendance à faire le forcing dans le réalisme corporel, tendance qui est majoritairement le fait d’écrivains femmes (Darrieussecq, Despentes, Nobécourt, Millet, Angot). Tout dire ou faire comme si. Coups de pub ? Mais, quand sont délaissés les canaux traditionnels de communication, il faut bien faire savoir autrement qu’on est là. Retour de l’hystérie ? Mais la parole obscène est manière d’affirmer une autonomie de l’investissement personnel. Et jusqu’à assumer la provocation inhérente (« C’est toi lecteur qui aime mes obscénités »).

Cette littérature a enfin une manière à elle de déclarer forclos le social. Car il n’y a pas que l’institution littéraire qui lui pèse. De la famille aux pouvoirs, elle disqualifie les structures, se repliant sur les relations individualisées, quitte à en dire aussi la faillite. Mais on aurait tort de s’arrêter à cet effet de surface. Sur un mode qui se fait volontiers allégorique et met en scène à ce titre des situations limites à résonance symbolique (voir les beaux récits de Faye ou de Darrieussecq), les logiques sociales de notre temps sont ici finement démontées dans des sortes de micro-analyses. Le grand réalisme d’autrefois s’attaquait frontalement aux rapports de classes. Le roman d’aujourd’hui – celui dans lequel on veut se reconnaître – sait qu’à opérer de la sorte il se trouverait vite à reconduire le discours vide des partis ou des grands médias. C’est ainsi qu’à certains romanciers (solidaires en cela de cinéastes de même génération) il revient également de déborder la gauche sur sa gauche et d’affronter les problèmes du monde par le biais du personnel ou de l’intime à son extrême. 


Pour citer cet article :

Jacques Dubois, « Le corps à gauche », Sociologie, institution, fiction. Textes rassemblés par Jean-Pierre Bertrand et Anthony Glinoer, site des ressources Socius, URL : http://ressources-socius.info/index.php/reeditions/28-reeditions-de-livres/sociologie-institution-fiction-textes/213-le-corps-a-gauche, page consultée le 05 dcembre 2022.

 Contrat Creative Commons 

Le contenu de ce site est mis à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.