Isabelle Tournier et Stéphane Vachon, "Sociocritique : bibliographie historique", dans Jacques Neefs et Marie-Claire Ropars (dir.), La politique du texte : enjeux sociocritiques, Lille, Presses Universitaires de Lille, 1992, p. 249-277.

Mettre en relations les termes « littérature [poésie, roman, théâtre, voire peinture] » – et « société », c’est se situer aux marges du champ conceptuel de la sociocritique. En substituant à ces termes (considérés comme allant de soi ?) ceux de « social » et de « texte », la sociocritique a voulu s’installer entre la sociologie de la création (les travaux de Lucien Goldmann proposant une esthétique hégélienne, à travers Lukács, à l’écart des formalistes russes et du groupe de Francfort), la sociologie de la littérature et la sociologie de la lecture. Son programme, fonder une sociologie du texte qui étudie la place occupée dans l’œuvre par les mécanismes socioculturels de production et de consommation, ou la place du social dans le texte, et non pas la place du texte dans le social, dépasse largement celui de la sociologie littéraire, à laquelle on a reproché – non sans raison – de limiter ses ambitions à l’étude du contenu des œuvres. Toutefois, en France du moins, l’opposition des méthodes entre la « sociologie littéraire » (étude des œuvres, des contenus, des signifiants) et la « sociologie de la littérature » (étude des rapports que la littérature entretient avec ce qui n’est pas elle) ne s’est jamais véritablement lexicalisée.

La sociocritique partage la notion d’œuvre, qui privilégie les rapports à l’extériorité, avec la sociologie de la littérature, l’histoire sociale et l’analyse institutionnelle. Elle interroge nécessairement l’œuvre quant à sa situation à l’intérieur de la littérature (entendue ici comme ensemble de valeurs à la fois extra-textuelles et institutionnelles) : en elle, la trace, l’inscription de l’institution littéraire est toujours visible.

Elle partage d’autre part la notion de « texte » avec les critiques thématique, psychanalytique, sémiotique, narratologique. Comme elles, la sociocritique entretient un doute méthodique à l’égard de l’intentionnalité, de l’investissement subjectif (de l’auteur et du lecteur), du reflet œuvre/réalité sociale, de la confusion personne-personnage, auteur-narrateur, etc., mais elle postule l’existence, dans le texte, d’une référence à l’extérieur, à de l’intertextuel ou du non-textuel, au socio-historique ; elle y voit une attitude à l’égard de la société, posée comme lieu de valeurs, présente ou absentes, positives ou négatives, qui doivent être mises au jour : la littérature se charge d’une existence sociale informée par ces attitudes qui appartiennent à l’ordre des visions du monde, de l’imaginaire collectif, des idéologies, des mentalités de groupe, etc.

Au confluent d’une esthétique marxiste régénérée et de la critique textuelle, dont elle intègre les préoccupations formelles, c’est le terrain de la poéticité, et plus récemment, celui des manuscrits, que la sociocritique investit. Elle vise, par sa propre élaboration notionnelle (« socialité », « discours social », « réfèrent/référence », « information/signe/valeur », « hors- texte », « co-texte », « socio-texte », « pré-construit », « sociogramme », etc.) à produire une théorie du texte qui dépasse les limites de la sémiotique formaliste en s’intéressant aux « irrégularités » qui mettent le texte en état de conflit avec les lois qui le constituent, aux perturbations qui le font dévier de son « programme » (qu’il soit nommé par les poéticiens « logique interne », « parcours narratifs » ou « logique du récit »).

Établir une bibliographie de la sociocritique n’est donc pas chose aisée, car celui qui s’y risque affronte de difficiles questions de terrains, de lignes de partage et de frontières également mouvants et souvent indistincts. Tout d’abord, la paternité du terme est mal connue : Edmond Cros, Claude Duchet et Pierre Zima inventèrent presque simultanément « leur » sociocritique. Aussi « sociocritique » recouvre sous un même vocable des approches et des méthodes diverses et diversement vulgarisées. Au parcours en solitaire d’un Pierre Zima s’oppose le travail collectif d’Edmond Cros et de ses équipes de Montpellier (le Centre d’études et de recherches sociocritiques de l’Université Paul Valéry publie deux revues : Imprévue, no 1, 1978-2004 et Co-textes, no 1, 1980-1997) et de Pittsburg (l’Institut International de Sociocritique publie Sociocriticism, no 1, 1985 —>), et la transmission plus large mais parfois diffuse des propositions de Claude Duchet.

Nous avons pris le parti d’accueillir sans restriction tout ce qui se déclarait sociocritique. À chacun de confronter les références en cause avec l’idée qu’il se fait de cette forme de critique. Des contestations et interrogations sont prévisibles : nous les avons souhaitées, une bibliographieétant moins, pour nous, un inventaire qu’un aiguillon réflexif. D’autre part, nous avons fait entrer dans la sociocritique des textes qui, selon nous, en relevaient,ou s’en approchaient, même s’ilsne s’en réclamaient pas. Ils ont en commun avec elle une parenté d’interrogations (autour du rapport littérature et société) ou une analogie de méthode (lecture indicielle, recontextualisation). Il peut en être de la sociocritique comme de la prose : on en fait sans le savoir. La sociocritique, cette discipline apparemment œcuménique qui unit poétique, histoire littéraire, génétique, bibliométrie et les différentes sociologies culturelles, autorise ces annexions. Nous tenons pourtant à préciser fermement sa spécificité en un temps où la critique anglo-saxonne baptise souvent « socio-criticism » l’ensemble des sociologies de la littérature, qu’elles se polarisent sur l’auteur, le texte ou le lecteur, ou bien qu’elles relèvent, au plus vague, de l’imaginaire social. Force est de constater que le préfixe « socio » a éclipsé la dimension « critique » initialement synonyme de jugement et d’évaluation précisément critique. Mais on observe simultanément un phénomène inverse qui réduit les sociologies littéraires – et au passage la sociocritique – à l’une de ces figures : ainsi, en France, la sociologie institutionnelle de Pierre Bourdieu occupe à elle seule le domaine dans bien des esprits.

En attendant une étude sur l’émergence, les usages et les effets de la notion de sociocritique qui explicitera ses tours, ses détours et ses détournements, il restera du flou dans son emploi et son extension. Il est vrai que les sociocriticiens ne se sont pas toujours suffisamment préoccupés de marquer leur territoire : en effet, dans la logique de leur recherche, ils connaissaient et reconnaissaient – chose point si fréquente – leurs origines et leurs références. Ainsi, en participant aux colloques de sociologie de la littérature, ils ont contribué à entretenir une sorte de confusion et à compliquer singulièrement la tâche de leurs bibliographes. Et pourtant, la sociocritique est autant tributaire des lectures textualisantes, auxquelles elle emprunte leur poétique, et de l’analyse des discours, travaillés avec tous les outils de la linguistique, que des sociologies de l’enquête, de la statistique ou même du champ.

C’est aussi ce que voudrait rappeler notre bibliographie, qui se veut davantage compréhensive que globale. Nous n’avons aucune prétention à l’exhaustivité, ici inaccessible. Les lacunes de notre travail témoigneront, toutefois, de nos ignorances. Nous avons élaboré quatre catégories, en étant conscients de n’avoir pu toujours échapper tout à fait aux inconvénients de ce type de classement : un titre peut appartenir à deux catégories (ou plus). Nous avons alors classé les références selon le degré de spécificité que nous leur reconnaissons. Nous en avons retenu plusieurs en langue anglaise, italienne et allemande (insuffisamment sans doute), mais nous avons privilégié les publications en langue française. A l’intérieur de nos rubriques, le classement est chronologique. Paris lieu d’édition est omis.