Le « milieu » désigne l’ensemble des facteurs extérieurs, matériels et moraux (environnement, climat, cadre), qui entourent et conditionnent un individu. Réciproquement l’individu agit sur son milieu. Par métonymie, le terme est employé comme équivalent de « monde » ou de « groupe social » (classe, famille, profession). Il signale alors la cohérence et la relative clôture d’un groupe, dont les éléments sont soumis à des influences et à des lois communes. Le milieu populaire, rural, littéraire. Changer de milieu, être à l’aise dans un milieu. L’emploi absolu (1921), qui renvoie à la pègre, est vieilli sauf lorsqu’il est qualifié (le milieu marseillais).

Le sens premier (xiie siècle) de « milieu » est spatial et lié, déjà, à la notion de groupe : en effet la première occurrence connue du terme vient de la locution prépositionnelle el milliu des « au sein d’un groupe de personnes ». C’est à partir du xviie qu’il est récupéré par le langage scientifique, non plus pour désigner « ce qui est au centre » mais « ce qui entoure ». Le terme est d’abord employé en physique (« un corps se meut dans un milieu », Descartes, 1639, p. 117 ; « milieu […] signifie un espace matériel dans lequel un corps est placé », d’Alembert, 1765, p. 509). Au xixe, il est au cœur des débats qui animent les sciences naturelles, et notamment la zoologie (« ensemble des actions qui s'exercent du dehors sur un être vivant », Lamarck, 1809) et la physiologie pour laquelle Claude Bernard développe la notion de « milieu intérieur » (Bernard, 1866). L’acception sociologisante de « milieu » ne se développe qu’au cours des deux derniers tiers du xixe siècle, pour décliner aussitôt. Elle apparaît d’abord comme la transposition, dans le champ des sciences humaines, du concept des sciences naturelles. Balzac l’emploie dès 1832, et surtout, dix ans plus tard, dans l’« Avant-Propos » de la Comédie humaine, où il expose ce que la conception de ses « études de mœurs » doit à l’histoire naturelle. Si « [l]e créateur ne s’est servi que d’un seul et même patron pour tous les êtres organisés » (Balzac, 1842, p. 7), la diversité des milieux sociaux fait la diversité des hommes, comme la diversité des milieux naturels fait celle des animaux. Il importe dès lors de les décrire. C’est à Comte, qui dit s’inspirer la théorie transformiste du naturaliste Lamarck, qu’il revient d’avoir formulé une véritable théorie des milieux dans ses Cours de philosophie positive (Lamarck, 1842). Sa théorie permet de penser l’interdépendance et l’inséparabilité d’un corps organisé et de son environnement. Selon Taine, qui vulgarise l’emploi sociologique du terme, le milieu est, avec la race et le moment, un des trois facteurs qui permettent d’expliquer les phénomènes culturels :

« [l]orsqu’on a ainsi constaté la structure intérieure d’une race, il faut considérer le milieu dans lequel elle vit. Car l’homme n’est pas seul dans le monde ; la nature l’enveloppe et les autres hommes l’entourent ; sur le pli primitif et permanent viennent s’étaler les plis accidentels et secondaires, et les circonstances physiques ou sociales dérangent ou complètent le naturel qui leur est livré » (Taine, 1863, p. xxvi).

Le climat, les circonstances politiques ou encore les conditions sociales constituent ce milieu par lequel « le dehors agit sur le dedans » (Taine, 1863, p. xxix). Lecteur de Taine, puis de Claude Bernard, Zola file la même métaphore que Balzac, en comparant le travail de l’écrivain naturaliste à celui du zoologiste. L’un comme l’autre s’attache à décrire et catégoriser, qui un homme, qui un insecte, dans un contexte qui est aussi sa condition d’existence : « [n]ous estimons que l’homme ne peut être séparé de son milieu, qu’il est complété par son vêtement, par sa maison, par sa ville, par sa province ; et, dès lors, nous ne noterons pas un seul phénomène de son cerveau et de son cœur, sans en chercher les causes ou le contrecoup dans le milieu » (Zola, 1880, p. 223). Au tournant du siècle, Durkheim souligne enfin « l’importance de cette notion du milieu social » (Durkheim, 1894, p. 5) qu’il constitue explicitement en référence à Comte. Comparant les deux modes de coercition que sont un milieu physique et un milieu moral, il précise cependant :

« De ce que les croyances et les pratiques sociales nous pénètrent ainsi du dehors, il ne suit pas que nous les recevions passivement et sans leur faire subir de modification. […] [C]'est ainsi qu'en pensant le monde sensible chacun de nous le colore à sa façon et que des sujets différents s'adaptent différemment à un même milieu physique. […] Il n'en reste pas moins que le champ des variations permises est limité » (Durkheim, 1894, pp. 14-15).

Comme concept scientifique, le terme souffre d’avoir été associé à des théories étroitement matérialistes et déterministes. Cette disqualification scientifique a laissé le champ libre à un usage commun très répandu mais peu rigoureux. « Milieu » est aujourd’hui un concept « fourre-tout, que l’on retrouve manipulé, le plus souvent sans effort de clarification, dans tout le champ des sciences sociales » (Arnould, 2006, p. 764). Le terme revient pourtant à plusieurs reprises, et de manière circonscrite, sous la plume de Bourdieu, lorsqu’il s’attache à définir la notion de champ social. Mais le sociologue affirme alors emprunter le concept à la mécanique newtonienne (qui, en réalité, use plutôt du mot « éther »), escamotant ainsi la filiation tainienne. Comme Durkheim un siècle plus tôt, Bourdieu se sert ainsi de la métaphore du milieu physique, plutôt que de celle du milieu naturel, pour penser les notions de détermination et de possible :

« En mettant ainsi en place les deux pôles du champ du pouvoir, véritable milieu au sens newtonien, où s’exercent des forces sociales, attractions ou répulsions, qui trouvent leur manifestation phénoménale sous la forme de motivations psychologiques telles que l’amour ou l’ambition, Flaubert instaure les conditions d’une sorte d’expérimentation sociologique : cinq adolescents – dont le héros, Frédéric –, provisoirement rassemblés par leur position commune d’étudiants, seront lancés dans cet espace, telles des particules dans un champ de forces, et leurs trajectoires seront déterminées par la relation entre les forces du champ et leur inertie propre » (Bourdieu, 1992, pp. 30-31).

Aux xixe et xxe siècles, le terme est utilisé aussi bien par les tenants de la géographie naturaliste et physique, que ceux de la géographie culturelle et sociale. À partir des années 1970, dans le contexte de la montée de l’écologie, « milieu » est supplanté par « environnement » (inspiré de l’américain). Jean-Louis Tissier suggère alors qu’« environnement » ne fait que donner des habits neufs au mot devenu désuet de « milieu ».

Bibliographie

Alembert (Jean Le Rond d’), « Milieu », dans L’encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers [1765], sous la direction de Denis Diderot & Jean Le Rond d’Alembert, New York, Readex Microprint Corporation, vol. 2, 1969, pp. 509-510.

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Balzac (Honoré de), Louis Lambert [1832], La comédie humaine, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1976.

Balzac (Honoré de), « Avant-Propos » [1842], La comédie humaine, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1976, tome 1, pp. 7-9.

Bourdieu (Pierre), Les Règles de l’art [1992], Paris, Seuil, « Points », 1998.

Canguilhem (Georges), « Le vivant et son milieu », dans La connaissance de la vie, Paris, Vrin, 1975, pp. 129-154.

Comte (Auguste), Philosophie première, Cours de philosophie positive : leçons 1 à 45 [1830-1842], Paris, Hermann, 1975.

Comte (Auguste), Physique sociale, Cours de philosophie positive : leçons 46 à 60 [1830-1842], Paris, Hermann, 1975.

Descartes (René), « Lettre au P. Mersenne » [9 janvier 1639], dans Œuvres philosophiques, Paris, Éditions classiques Garnier, « Textes de philosophie ; 5 », 2010, t. II.

Durkheim (Émile), Les règles de la méthode sociologique [1894], Paris, Flammarion, 1988.

Kremer-Marietti (Angèle), Le projet anthropologique d’Auguste Comte, Paris, L’Harmattan, 1999.

Lamarck (Jean-Baptiste), Philosophie zoologique, ou Exposition des considérations relatives à l'histoire naturelle des animaux, Paris, Dentu, 1809, t. I.

Taine (Hippolyte), Histoire de la littérature anglaise [1863], Paris, Hachette, 1866, t. I.

Tissier (Jean-Louis), « Du milieu à l’environnement : l’émergence d’un concept dans le discours des géographes français », dans Les Français dans leur environnement, sous la direction de René Neboit-Guilhot & Lucette Davy, Paris, Nathan, 1996.

Zola (Émile), « De la description » [1880], Le roman expérimental, Paris, Flammarion, « GF ; 1233 », 2006, pp. 222-227.


Pour citer cet article :

Mathilde Barraband, « Milieu », dans Anthony Glinoer et Denis Saint-Amand (dir.), Le lexique socius, URL : http://ressources-socius.info/index.php/lexique/21-lexique/34-milieu, page consultée le 21 octobre 2017.