Définition

La notion de « condition », transversale, n’est pas reliée à un domaine spécifique, mais est mobilisée sur des terrains divers pour décrire l’état d’un groupe et sa place dans la société. Ainsi parle-t-on de la « condition ouvrière » pour faire référence aux conditions (temporelles, spatiales, matérielles, etc.) d’existence de ce groupe professionnel, dans une perspective d’identification des formes et effets de la domination (Weil), et de prise en compte « des transformations au travail et dans le système scolaire » (Beaud & Pialoux, p. 18). Ou bien encore de la « condition noire » pour « désigner une situation sociale qui n’est ni celle d’une classe, d’un État, d’une caste ou d’une communauté, mais d’une minorité, c'est-à-dire d’un groupe de personnages ayant en partage, nolens volens, l’expérience sociale d’être généralement considérées comme noires » (Ndiaye, p. 29). La « condition prostituée » décrite par Lilian Mathieu fait état « de leurs différents problèmes et préoccupations, au niveau tant de leurs conditions d’existence […] ou de l’exercice de leur activité […] que de leurs loisirs ou de leur vie familiale ou sentimentale » (Lilian, p. 12) : cette notion invite ainsi à déployer un regard totalisant sur le groupe étudié en analysant son style de vie dans ses différentes dimensions. Enfin, en regard du monde du travail et d’univers professionnels traditionnels, est définie la spécificité de la « condition d’artiste », caractérisée par sa pluriactivité : Michèle Vessilier-Ressi parle ainsi d’un « cumul des activités et des revenus » et de la « biprofessionnalisation » comme « quasi-nécessité pour une majorité de créateurs » (Vessilier-Ressi, pp. 161-162).

Ces exemples d’usages permettent de proposer trois dimensions principales attachées à cette notion. Tout d’abord, elle possède une dimension matérialisante et objectivante, par le fait qu’elle contextualise un groupe et réfère à ses conditions (matérielles, sociales, ou encore symboliques) d’existence, telles que son niveau de vie, ses ressources, les droits actuels dont il peut jouir, l’image qui lui est assignée, etc. Par ailleurs, on peut lui prêter une dimension désindividualisante, car la « condition » renvoie à celle de personnes partageant, pour reprendre les termes de Pap Ndiaye, une « expérience sociale » commune. Enfin, cette notion possède une dimension particularisante, qui engage un raisonnement par comparaison en vue de décrire les spécificités du groupe, étudié dans ses relations de concurrence et de domination avec d’autres.

Historique des emplois

Être attentif à la condition des artistes revient à engager un regard sur les écrivains qui n’a pas toujours existé. C’est Pierre Bourdieu qui a le plus marqué la rupture avec une vision enchantée du « créateur incréé » à travers la publication de son ouvrage Les Règles de l’art en 1992, qui présente les productions artistiques comme historiquement et socialement soumises aux logiques d’un champ artistique autonome. Il faut préciser que cette représentation « en contexte » de la création était déjà présente, avant Pierre Bourdieu, chez les créateurs eux-mêmes. En effet, Jean Marie Goulemot et Daniel Oster soulignent que si la question des conditions d’existence sociales et économiques qui encadrent la production artistique est absente « d’une certaine histoire littéraire » (Goulemot & Oster, p. 101, citant Charle), la préoccupation pour les conditions matérielles de vie et d’écriture sature les discours de l’homme de lettres du xixe siècle : « [Il] ne parle que de cela. De sa condition au jour le jour. De son emploi du temps. De ses besognes et de leur salaire. Des obstacles auxquels il se heurte et des stratégies qu’il met en œuvre pour les affronter, les contourner ou les sublimer » (Goulemot & Oster, p. 101). L’expression de ses conditions d’existence peut également participer à la construction de sa posture d’artiste en suscitant un imaginaire littéraire particulier, à l’instar d’Albert Glatigny qui se présente sous une figure héroïsée de poète miséreux et vagabond et met en scène sa pauvreté comme faisant partie de son identité d’artiste (Brissette & Glinoer).

Exposé des usages actuels et applications récentes du concept

Parmi ceux qui font du concept de « condition » un usage central dans le domaine particulier des arts et de la littérature, Michèle Vessilier-Ressi l’appréhende comme un moyen de montrer la spécificité professionnelle des créateurs. Dans son ouvrage intitulé La Condition d’artiste (Vessilier-Ressi), il est moins question de saisir les propos des 783 enquêtés et auteurs célèbres interrogés en les rapportant à leurs propriétés sociales que de résumer, à travers la compilation de témoignages, une « condition de créateur telle qu’elle est ressentie » (Vessilier-Ressi, p. 70). Michèle Vessilier-Ressi l’organise autour de thèmes majeurs tels que la « marginalité », le « mal être », la « solitude », le « privilège » ou encore l’« ambivalence ».

Dans l’univers plus spécifique de la littérature, Bernard Lahire fait de la recherche des « conditions pratiques (économiques, spatiales et temporelles) d’exercice de la littérature » (Lahire, p. 26) (ce qu’il nomme « la condition littéraire ») un moyen d’éclairer non seulement la particularité de l’univers littéraire et les représentations que se font les écrivains de leur activité mais aussi les œuvres produites : « Les grandes inflexions dans l’ordre littéraire ont parfois des origines prosaïques situées hors du jeu littéraire, et notamment dans l’ordre des conditions économiques et familiales d’existence » (Lahire, p. 17). En prenant appui sur une approche marxienne qui pose les conditions objectives d’existence en principe générateur de la « conscience » (des idées) (p. 20)1, Bernard Lahire se distingue d’une démarche structuraliste qui isole « l’œuvre » de « l’homme » et de ses conditions pratiques de création. Il se donne alors pour visée de « matérialiser et contextualiser les écrivains » en les resituant « dans des conditions d’existence sociales et économiques, dans des pratiques littéraires, paralittéraires et extra-littéraires et dans les conditions matérielles et temporelles de leur travail d’écriture » (Lahire, p. 11).

Au sein de cette « condition littéraire » commune, des travaux mettent l’accent sur la position dominée de sous-groupes d’écrivains, que ce soit au prisme de leur nationalité (les littératures francophones et les relations « centre »-périphérie, p. ex. Gauvin) ou encore de leur appartenance sexuée. C’est le cas du livre de Christine Détrez qui, pour comprendre les pratiques d’écriture d’une soixantaine de femmes écrivains en Algérie et au Maroc et leurs fonctions, les resitue dans « la condition de la femme contemporaine » au Maghreb.

Ouverture vers d’autres concepts

Systèmes de domination et intersectionnalité

Penser la condition d’un groupe social donné (tel que les écrivains) invite à réfléchir à sa place dans les systèmes de domination, qu’ils tiennent à leur classe d’appartenance, à leur « race » ou bien encore à leur genre. Ces dernières décennies ont vu se multiplier plusieurs travaux remarquables sur les pratiques littéraires des femmes, étudiant les modalités matérielles, symboliques et sociales de leur venue à l’écriture, de leur trajectoire et de leur place dans les productions ainsi que dans les instances de légitimation littéraires (Voir Planté et Naudier). Ces catégories sont parfois reformulées en termes d’« intersection » afin de souligner les formes plurielles de domination et leur influence simultanée sur les identités sociales et dans les rapports de pouvoir au fondement des inégalités (Voir Crenshaw).

Profession

L’analyse des conditions socio-économiques d’existence des écrivains conduit parfois à mobiliser la notion de « profession2 » pour nommer leur activité de création. Il apparaît néanmoins assez complexe de parler de manière générale de « profession » dans ce domaine pour plusieurs raisons, parmi lesquelles sa plus faible institutionnalisation (les parcours des écrivains ne sont balisés, par exemple, par aucune formation ou diplôme3), l’incertitude des gains4 qu’il offre et la diversité des degrés d’investissement qui s’y observent (Lahire). Le concept de « condition » serait, dans cette perspective, beaucoup plus englobant que le concept de profession.

Bibliographie

Beaud (Stéphane) & Pialoux (Michel), Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, Paris, Fayard, 1999.

Bourdieu (Pierre), Les Règles de l’art, genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil, 1992.

Brissette (Pascal) & Glinoer (Anthony) (dir.), Bohème sans frontière, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, « Interférences », 2010.

Charle (Christophe), « L’expansion et la crise de la production littéraire (2e moitié du xixe siècle) », Actes de la recherche en sciences sociales, no 4, 1975.

Crenshaw (Kimberlé Williams), « Mapping the margins: intersectionality, identity politics, and violence against women of color », Stanford Law Review, vol. 43, no 6, 1991.

Darmon (Muriel), La Socialisation, Paris, Armand Colin, « 128 », 2006.

Détrez (Christine), Femmes du Maghreb, une écriture à soi, Paris, La Dispute, 2012.

Gauvin (Lise), « Autour du concept de littérature mineure. Variations sur un thème majeur », dans Littératures mineures en langue majeure, sous la direction de Jean-Pierre Bertrand & Lise Gauvin, Bruxelles/Montréal, Lang/ Presses de l’Université de Montréal, 2003, pp. 19-40.

Goulemot (Jean-Marie) & Oster (Daniel), Gens de lettres, écrivains et bohèmes. L’imaginaire littéraire 1630-1900, Paris, Minerve, 1992.

Lahire (Bernard), avec la collaboration de Bois (Géraldine), La Condition littéraire, la double vie des écrivains, Paris, La Découverte, « Textes à l’appui », 2006.

Mathieu (Lilian), La Condition prostituée, Paris, Textuel, 2007.

Marx (Karl) & Engels (Friedrich), L’Idéologie allemande, Paris, Éditions sociales, 1982.

Menger (Pierre-Michel), Le Travail créateur, s’accomplir dans l’incertain, Paris, Seuil-Gallimard, « Hautes Études », 2009.

Naudier (Delphine), La Cause littéraire des femmes, Modes d’accès et modalités de consécration des femmes dans le champ littéraire (1970-1998), thèse de doctorat de sociologie (dir. Rose-Marie Lagrave), EHESS, 2000.

Ndiaye (Pap), La Condition noire. Essai sur une minorité française, Paris, Gallimard, « Folio actuel », 2009.

Planté (Christine), La Petite sœur de Balzac. Essai sur la femme auteur, Paris, Le Seuil, « Libre à elles », 1989.

Vessilier-Ressi (Michèle), La Condition d’artiste. Regards sur l’art, l’argent et la société, Paris, Laurent du Mesnil Éditeur, 1997.

Weber (Max), Économie et société. I. Les catégories de la sociologie, Paris, Plon, « Agora Pocket », 1995.

Weil (Simone), La Condition ouvrière [1951], Paris, Gallimard, « Folio/Essais », 2002.


Notes

  1. Lahire cite Marx & Engels: « Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience » (Marx & Engels p. 78).

  2. Selon Weber, la profession (Beruf) consiste en « la spécification, la spécialisation et la combinaison de prestations qui permettent à une personne de s’assurer des chances permanentes d’approvisionnement et de gains » (Weber, p. 201).

  3. Ceci marque la différence avec la profession médicale par exemple, où l’on observe que les parcours des futurs médecins sont institutionnellement balisés « à la fois par l’institution scolaire médicale (faculté, hôpital) et par l’organisation de la profession médicale » (Darmon, p. 92).

  4. Menger a montré une forte variabilité des situations pendant une trajectoire littéraire, au cours de laquelle les revenus ne sont jamais assurés (Menger, p. 7).


Pour citer cet article :

Émilie Saunier, « Condition », dans Anthony Glinoer et Denis Saint-Amand (dir.), Le lexique socius, URL : http://ressources-socius.info/index.php/lexique/21-lexique/63-condition, page consultée le 18 aot 2017.