Définition du concept

Dans l’approche sociologique du champ littéraire, l’étude de la stratégie s’intéresse aux différents choix et prises de position qui rythment la trajectoire d’un agent au cœur de l’univers des lettres. L’étude de la stratégie fait intervenir trois principaux paramètres : l’espace des positions possibles, les dispositions (ou habitus) déjà acquises et les prises de position (donc les choix) que l’agent effectue. La notion de stratégie littéraire n’est intelligible qu’a posteriori, par l’observation historique et la mise en relation minutieuse d’une trajectoire et des états successifs du champ. La stratégie a donc un plus grand empan diachronique qu’une simple « tactique », qui serait de portée plus restreinte, relative à un moment de la trajectoire. Si ce concept a surtout été appliqué aux stratégies d’écrivains (en réaction au mythe de l’artiste désintéressé), la stratégie littéraire concerne tous les agents et toutes les instances du champ.

Historique des emplois

La notion de « stratégie » est d’abord intimement liée au domaine militaire. Chez les Grecs, il s’agit de l’ensemble des actions menées par une armée ou un pays en vue d’une victoire. La première acception du terme « stratégie » suppose la hiérarchie suivante : l’État détermine la stratégie, l’armée l’applique en identifiant des « tactiques ». Dépassant le cadre de la guerre, la « stratégie » recouvre peu à peu l’ensemble des moyens entrepris en vue d’une finalité. Au début du xxe siècle, le terme est utilisé en mathématiques, notamment pour l’étude des jeux de société, puis essaime vers les sciences économiques, justement par le biais d’un mathématicien, John von Neumann, qui fait paraître en 1944 Theory of Games and Economic Behavior. Aujourd’hui, le terme stratégie s'est étendu à tous les domaines de l’économie (stratégie commerciale, stratégie financière, stratégie de développement) voire à de très nombreux secteurs de l’activité humaine (stratégie électorale, stratégie d’apprentissage, stratégie de communication, etc.).

La culture en général, et la littérature en particulier, tend pourtant à résister à l’utilisation du terme « stratégie » pour qualifier ses pratiques. Cette hésitation est d’autant plus paradoxale qu’auteurs, éditeurs, libraires, ont usé de stratégie au moins depuis l’existence d’un premier champ littéraire, comme l’ont montré les travaux d’Alain Viala (1985 ; 1990 ; voir également l’entrée Posture du présent lexique). Par ailleurs, en utilisant une définition large du terme « stratégie », en tant que série de moyens visant l’atteinte de fins, il est possible de remonter jusqu’à l’Antiquité : la captatio benevolentiæ ne suppose-t-elle pas à tout le moins des « tactiques » mises en œuvres par l’orateur afin d’attirer la bienveillance de son auditoire1 ? Non seulement les agents ont très tôt fait usage de stratégie, mais encore ont-ils rapidement pris conscience de la part stratégique sous-tendant l’activité littéraire : en sont témoins les nombreux romans de la vie littéraire qui satirisent les pratiques du champ dans la lignée d’Illusions perdues de Balzac (1837-1843), mais aussi les satires comme l’Introduction à la stratégie littéraire de Fernand Divoire (1912) : « dans le discours d’escorte que la littérature s’est sans cesse donnée à elle-même, la description de ses conditions sociales d’existence et d’exercice occupe une place centrale ; signe que le social est bien un enjeu crucial pour le littéraire […] » (Aron & Viala, p. 15). Force est d’admettre qu’au cœur de ce « social » réside une part de stratégie qu’ont montré du doigt les auteurs, et ce depuis des siècles.

Il faut pourtant attendre l’émergence de la sociologie de la culture pour voir la critique utiliser le terme de « stratégie » en l’appliquant à des agents du champ. Après les travaux de Robert Escarpit, qui, à la fin des années 1950, déconstruisaient le mythe de l’écrivain comme créateur solitaire en documentant statistiquement et démographiquement cette population, ceux de Pierre Bourdieu – avec la théorie du champ littéraire conçu comme un espace de luttes symboliques – allaient appeler presque naturellement un vocabulaire plus martial.

Bien qu’Alain Dewerpe ait consacré un article à « La “stratégie” chez Bourdieu », Pierre Bourdieu fait un usage relativement marginal du terme : ce sont ses successeurs qui s’en saisiront davantage. L’historique que Dewerpe dresse de l’usage du terme de « stratégie » chez Bourdieu en dit long : absent de ses travaux dans les années 1960, le terme n’apparaît qu’à la fin des années 1970 et renvoie, dans les index des ouvrages, à de multiples pratiques, individuelles ou collectives. Signe éloquent : dans Les Règles de l’art, le terme n’est pas listé dans l’index des notions et n’est utilisé que 10 fois dans tout le livre.

Quoi qu’il en soit, rappelons que pour Bourdieu, le champ littéraire se présente comme un espace de positions possibles, elles-mêmes tendanciellement déterminées par l’ensemble des dispositions de chaque agent et en fonction desquelles l’agent tendra à opter optera pour telle ou telle prise de position. Dans Questions de sociologie (1980), Bourdieu avait déjà, avant Les Règles de l’art, spécifié sa conception de la stratégie :

« Je dois insister une fois encore sur le fait que le principe des stratégies philosophiques (ou littéraires, etc.) n’est pas le calcul cynique, la recherche consciente de la maximisation du profit spécifique, mais une relation inconsciente entre un habitus et un champ. Les stratégies dont je parle sont des actions objectivement orientées par rapport à des fins qui peuvent n’être pas les fins subjectivement poursuivies » (Bourdieu, 1980, p. 119).

Ni vil calculateur, ni simple automate mu par les règles d’une force qui le dépasserait, l’agent effectue des déplacements en fonction d’un habitus, « générateur de stratégies », permettant au sujet de réagir à des situations répétées ou au contraire inhabituelles. Encore Bourdieu le reformule-t-il ainsi :

« tout mon effort vise au contraire, avec la notion d’habitus par exemple, à rendre compte du fait que les conduites (économiques ou autres) prennent la forme de séquences objectivement orientées par référence à une fin, sans être nécessairement le produit, ni d’une stratégie consciente, ni d’une détermination mécanique » (Bourdieu, 1987, p. 127).

En clair, pour Bourdieu, la stratégie s’assimile au sens du jeu2 (voir la notice Illusio) :

« Le bon joueur, qui est en quelque sorte le jeu fait homme, fait à chaque instant ce qui est à faire, ce que demande et exige le jeu. Cela suppose une invention permanente, indispensable pour s’adapter à des situations indéfiniment variées, jamais parfaitement identiques. Ce que n’assure pas l’obéissance mécanique à la règle explicite, codifiée (quand elle existe). » (Bourdieu & Lamaison3)

En reprenant le terme de stratégie sous un même angle, c’est-à-dire « à partir des trajectoires observées, et non dans la perspective de désirs ou de calculs avoués » (Viala, 1985, p. 184), Alain Viala est le premier à en jeter les bases notionnelles. En s’intéressant au xviie siècle, il démontre comment l’émergence d’un premier champ littéraire entraîne avec elle, chez les auteurs désireux de faire carrière, l’apparition des premières stratégies d’écrivains. Partant des fondements méthodologiques élaborés par Bourdieu, Viala met en relation les prises de positions de l’agent avec l’état du champ, mais encore ajoute-t-il qu’une stratégie ne peut se comprendre qu’a posteriori, « comme une réalité construite par l’observation historique » (Viala, 1985, p. 184). Autre mérite, Viala distingue ici les stratégies textuelles4, très anciennes et destinées à susciter l’adhésion du lecteur, des stratégies d’écrivains, qui mettent en jeu le statut social de ces derniers et qui constituent alors un fait neuf. Au siècle classique, pour l’écrivain « professionnel », deux stratégies sont possibles : la stratégie du succès, caractérisée par l’audace, les gains spectaculaires mais instables, l’alliance avec le public au détriment des puissants ; ou la stratégie de la réussite, fondée sur la prudence, les gains lents mais stables, l’alliance avec les puissants via les institutions. Dans Racine. La stratégie du caméléon (1990), Viala donne, par l’étude de cas, une illustration de l’étendue des stratégies textuelles et d’écrivain mises en œuvre par l’auteur de Phèdre pour se tailler une place dans l’espace littéraire de son époque.

Usages actuels du concept et applications récentes

Au cours des dernières années, la notion de stratégie a servi à éclairer certes des trajectoires particulières, des prises de position de groupes (Poliak ; Grande ; Bertrand, Dubois & Durand), des instances précises de l’institution littéraire, et en particulier les instances de consécration (Dozo & Lacroix)5. Les études sur la stratégie en littérature ne se limitent donc pas à l’auteur : tout un pan de la recherche concerne par exemple les stratégies éditoriales6.

En proposant de concevoir les écrits comme des « actions » (ce qui permet de les sortir de la question de l’intentionnalité), le collectif On ne peut pas tout réduire à des stratégies a récemment mesuré les acquis et les limites du concept. Perçue comme non pas comme une « tendance à porter un regard cynique ou désabusé sur les acteurs » mais comme « un outil d’analyse susceptible de faire apparaître des phénomènes qui, sans cela, seraient restés dans l’ombre » (Chappey, p. 44) la stratégie permet ainsi de lever le voile sur la façon dont s’articulent, pour un agent, « un idéal et des contraintes » (Girard, p. 42). À raison, Gisèle Sapiro y rappelle que contrairement au reproche généralement formulé contre le concept, l’étude de la stratégie, qui consiste en l’observation empirique des conduites d’un individu, restitue une marge de manœuvre à celui-ci face aux structures sociales. À cet égard, le recours aux quatre types de rationalité sociale déterminés par Max Weber (Sapiro, p. 165) (action rationnelle par rapport à des fins, action rationnelle par rapport à des valeurs, action traditionnelle et action irrationnelle) se révèle très utile, encore une fois, pour dégager la stratégie de l’intentionnalité.

Ouvertures vers d’autres concepts

Revenir aux concepts bourdieusiens d’illusio, d’habitus, de capital, en les mettant en lien avec la triade disposition/position/prise de position, permet de saisir la stratégie comme plan global, c’est-à-dire au sens étymologique premier du terme, qui la définit comme un arsenal imposant de moyens élaborés en vue d’une victoire finale. Mais pour en saisir les subtilités, encore avons-nous avantage à comprendre finement les « tactiques » dont elle est, par agrégat, le produit final. Pour ce faire, il est intéressant d’étudier le versant textuel de la stratégie par le biais de la notion d’ethos, au sens où l’entend Ruth Amossy, de même que son versant comportemental, par celle de posture, utilisée par Jérôme Meizoz.

Bibliographie

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Notes

  1. Pour d’autres exemples tirés de l’histoire, voir Aron, 2002.

  2. En ceci, il rejoint la conception de l’auctorialité proposée par Antoine Compagnon :« Écrire, si la comparaison est permise, ce n’est pas comme jouer aux échecs, une activité où tous les mouvements sont calculés; c’est plutôt comme jouer au tennis, un sport où le détail des mouvements est imprévisible, mais où l’intention n’en est pas moins ferme : renvoyer la balle de l’autre côté du filet de la manière qui rendra le plus difficile à l’adversaire de la renvoyer à son tour » (Compagnon, p. 105).

  3. Notons enfin que pour Bourdieu, la stratégie n’est pas nécessairement individuelle, elle peut être collective : les stratégies de reproduction, qu’il étudie par exemple dans La Distinction (Bourdieu, 1979), s’appliquent aux familles.

  4. Stratégies textuelles qu’il étudie en profondeur dans Viala & Molinié.

  5. Une recherche rapide dans les articles de la revue COnTEXTES nous montre que la nouvelle génération de chercheurs en sociologie de la littérature n’hésite pas à associer la notion de « stratégie » au créateur, et que les angles d’attaque à cet égard sont aussi multiples que riches.

  6. Contentons-nous ici de mentionner les recherches qui portent sur les stratégies de l’édition contemporaine, en particulier Legendre & Abensour 2007a ; 2007b.


Pour citer cet article :

Marie-Pier Luneau, « Stratégie », dans Anthony Glinoer et Denis Saint-Amand (dir.), Le lexique socius, URL : http://ressources-socius.info/index.php/lexique/21-lexique/53-strategie, page consultée le 11 dcembre 2017.