Première publication dans Texte, revue de critique et de théorie littéraire, no 45/46, 2009, pp. 135-152.

 

Un virage social

Un vent sociologique souffle sur les études de la traduction ou, comme on dit dans le milieu, sur la traductologie1. En quelques années, on est ainsi passé de la découverte de la traduction comme « objet sociologique » à la mise en chantier d’une véritable « sociologie de la traduction2 ». Dans bon nombre de ces travaux, la théorie des champs développée par Pierre Bourdieu occupe une place privilégiée, à un point tel que l’on a pu parler d’un « changement de paradigme3 », d’une rupture révolutionnaire au sens de Kuhn. C’est là un pas que j’hésiterai à franchir. Il me semble plus prudent et en même temps plus juste d’envisager cette évolution sous les espèces d’une sédimentation, où de nouvelles couches s’ajoutent aux et composent avec les savoirs déjà acquis, mais sans totalement évacuer ceux-ci.

En l’occurrence, le terrain avait été préparé par le « virage culturel » que prirent les études de la traduction il y a une vingtaine d’années, délaissant le domaine de la linguistique (appliquée ou non) auquel elles avaient été peu ou prou confinées depuis leur essor au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. En 1990, prenant acte du cultural turn, André Lefevere et Susan Bassnett qualifient de partielle et partiale, de dépassée même, la position du linguiste qui s’occupait traditionnellement de traduction, allant jusqu’à le comparer à l’« intrepid explorer who refuses to take any notice of the trees in the new region he has discovered until he has made sure he has painstakingly arrived at a description of all the plants that grow there4. » Parmi les arbres ainsi négligés, il y a notamment la question des rapports de la traduction avec l’exercice du pouvoir dans la société (à travers le mécénat par exemple), puis de l’opération traduisante elle-même comme « réfraction » ou comme « manipulation5 » plutôt que comme copie conforme. À l’étude isolée de l’énoncé traduit, on ajoutait l’examen des conditions de son énonciation, ainsi que des normes régissant tant la production que la réception des textes traduits.

De leur propre aveu, cette ouverture au cotexte discursif et au contexte historique était tributaire de Michel Foucault et du chercheur israélien Gideon Toury. Si le premier se passe de présentation dans le monde francophone, il n’en va pas de même pour le deuxième, dont les textes ont d’abord paru en hébreu, langue peu accessible, puis dans un anglais que Lefevere et Bassnett disent « somewhat more than hermetic6». Il n’en reste pas moins que les thèses de Toury7 – sur les normes socio-discursives sous-jacentes à toute traduction et sur la fonction de cette dernière dans la littérature d’accueil – ont fait date. Le modèle théorique sous-jacent à ces thèses avait été mis au point dans les années 1970 par Itamar Even-Zohar, auteur d’une thèse de doctorat sur la traduction littéraire, puis d’un article pionnier sur « La position de la littérature traduite dans le polysystème littéraire8. ».

Telle était l’influence de ce modèle qu’entre 1985 et 1995, on n’était pas loin d’y voir une sorte de synecdoque de la traductologie. C’est la situation qu’évoque Edwin Gentzler dans son survol des Contemporary Translation Studies : la théorie du polysystème, dit-il, « became so identified as the theory underlying contemporary translation studies […] that for many the two were indistinguishable9 ». En français, on peut mesurer le chemin parcouru entre la thèse de Robert Larose10, qui prend 1982 comme terminus ad quem et ne fait donc que mentionner Toury qu’en passant, et le manuel plus récent d’Inès Oseki-Dépré. Arguant du fait qu’elle « n’est pas très connue en France11 », ce dernier ouvrage contient une longue présentation de la notion de polysystème, dont l’un des « aspects attrayants » est « d’élargir le domaine de la traduction […] aux autres types de transferts intersystémiques (sociaux, culturels, économiques, politiques)12 ». C’est aussi l’avis de Theo Hermans dans Translation in Systems :

« Translation is recognized as a cultural practice interacting with other practices in a historical continuum. The workings of translation norms, the manipulative nature of translation and the effects of translation can all be slotted into a broader sociocultural setting. The study of translation becomes the study of cultural history13. »

Au Canada, les premiers ouvrages d’inspiration franchement sociologique parurent à la fin des années 1980. Dans L’Inscription sociale de la traduction au Québec, Sherry Simon cite à plusieurs reprises Toury (y compris l’adage controversé selon lequel « A translation is a fact only for the target system14 »). Sa notion de « normes préliminaires » lui sert de point de départ15. Et Simon d’insister sur « [l]e grand intérêt des travaux entrepris dans le cadre de la théorie du polysystème » : « tandis que certains s’attachent à découvrir des « lois » au niveau le plus général possible, d’autres font des analyses très fines de corpus spécifiques. C’est le lien entre ces deux entreprises qui crée le grand intérêt de ce courant d’études16. ». À la même époque, Annie Brisset reconnaît elle aussi la nature pionnière des travaux menés par les chercheurs de Tel-Aviv :

« Il aura fallu que des théoriciens de la traduction comme Itamar Even-Zohar et Gideon Toury s’intéressent à la fonction des œuvres étrangères dans une littérature en place pour que l’on sorte des impasses et des prescriptions contradictoires où se figeait la réflexion sur l’acte de traduire17. »

Elle considère cependant leurs travaux trop axés sur la traduction littéraire, qui ne représente en effet qu’une part infime du marché mondial de la traduction, et propose d’élargir la perspective à d’autres types de discours afin d’étudier les modalités et les conditions d’insertion du « discours porté par les textes étrangers […] dans le discours de la société qui les reçoit.18 ». On reconnaît là le débat entre les tenants d’une intertextualité restreinte, littéraire, et ceux d’une interdiscursivité œcuménique, plus proche de l’idée que s’en faisait Bakhtine lui-même.

Les termes du débat

Qui dit débat dit néanmoins tentative de dialogue. La volonté d’audire alteram partem (comme disent les juristes) est précisément ce qui fait défaut dans certains travaux plus récents sur le sujet. Prompts à endosser les thèses bourdieusiennes (dont il ne s’agit pas, soulignons-le, de mettre en doute la pertinence), leurs auteurs réfléchissent moins aux manières de les intégrer aux paradigmes existants et notamment au cadre polysystémique, dont nous avons vu l’importance pour la prise en compte du co(n)texte dans les études de la traduction.

Un premier obstacle à un tel rapprochement est d’ordre matériel : c’est la langue dans laquelle les idées (n’)ont (pas) circulé. Bourdieu s’est toujours soucié de faire traduire ses articles pour des revues américaines ; sa gloire est aujourd’hui acquise de ce côté-ici de l’océan Atlantique19. L’inverse n’est pas vrai : la théorie du polysystème, formulée en anglais certes mais en Israël, a été peu et tardivement – le manuel d’Oseki-Dépré date de 1999 – diffusée en français. En plus, dans un premier temps, elle le fut à partir de la Belgique néerlandophone (par José Lambert surtout), de sorte qu’il n’y a guère eu de dialogue institutionnel avec les francophones qui s’intéressaient à la littérature comme objet social, toutes tendances confondues (de Claude Duchet à Edmond Cros et Robert Lafont, de Robert Escarpit à Jacques Dubois, puis à Pierre Bourdieu). S’ajoute à cela, dans le cas de la traductologie, le caractère encore fragmenté de cette discipline : avant la création toute récente de doctorats en la matière, la plupart des chercheurs œuvrant dans le domaine avaient été formés, qui en linguistique, qui en littérature comparée, qui encore en didactique des langues.

On a également allégué l’incompatibilité d’humeurs, la nature irréconciliable de modèles trop éloignés sur le plan épistémologique. Tel était l’enjeu du colloque « Systems and Fields20 », organisé à l’Université de Louvain en 1996 dans le but de confronter la notion de « champ » aux concepts de « système » développés par Itamar Even-Zohar, Niklas Luhmann et Siegfried J. Schmidt. Alain Viala, représentant l’orthodoxie bourdieusienne, s’y montrait bon prince. Pour lui, « il y a des systèmes sociaux, qui en de certains états peuvent s’analyser en termes de champ ; la praxis littéraire est de ceux-là. Point. Tout le reste ne tient qu’à des discussions byzantines ». Viala ne voit guère l’intérêt d’opposer à tout prix champ et système ; c’est là « pour l’essentiel une construction illusoire », imputable à la logique de la concurrence qui régit aussi le champ intellectuel21. D’autres sont bien plus sceptiques. Koenraad Geldof croit ainsi trouver chez Bourdieu un « dement[i] sans equivoque » de tout rapprochement. Voici le passage qui lui sert d’argument-massue:

« [L]a notion de champ exclut le fonctionnalisme et l’organicisme : les produits d’un champ donné peuvent être systématiques sans être les produits d’un système et, en particulier, d’un système caractérisé par des fonctions communes, une cohésion interne et une autorégulation – autant de postulats de la théorie des systèmes qui doivent être rejetés. […] La cohérence qui peut être observée dans un état donné du champ, son apparente orientation vers une fonction unique […] sont le produit du conflit et de la concurrence, et non d’une sorte d’autodéveloppement immanent de la structure22. »

Sans doute justifiées à l’égard des « vieilles » théories systémiques (telle celle de Talcott Parsons, qui eut son heure de gloire en sociologie et que Bourdieu égratigne dans Les Règles de l’art23), ces critiques me semblent avoir moins de poids en ce qui concerne Even-Zohar. Si le chercheur israélien tient tant au terme (assez rébarbatif, on en conviendra) de polysystème, ce n’est pas par simple « convention terminologique » : « Its purpose is to make explicit the conception of a system as dynamic and heterogeneous in opposition to the synchronistic approach » héritée de Saussure, dont son modèle se distingue de deux manières importantes :

1) Pour lui non plus, les adjectifs systématique et systémique ne sont pas synonymes : « in order for a system to function, uniformity need not be postulated ».

2) « Once the historical nature of a system is recognized […], the transformation of historical objects into a series of uncorrelated a-historical occurrences is prevented24 ».

Vu que le préfixe « poly » souligne l’hétérogénéité inhérente au « système », il faut concevoir ce dernier en d’autres termes que ceux employés dans l’extrait cité par Geldof. Chez Even-Zohar, il y a de la place pour des désordres, des dysfonctionnements, lesquels ne sont un inconvénient que du point de vue d’une théorie des systèmes statiques, non de celui, dynamique, qui est le sien. Au moins aussi important que le caractère dynamique d’un polysystème est son hétérogénéité, résultat direct des forces centrifuges qui le travaillent autant que les forces centripètes responsables de ce que Bourdieu appelle « son apparente orientation vers une fonction unique ». Cette diversification interne, Even-Zohar la concevait dès les années 1970 en des termes proches de ceux de la sociolinguistique :

« There is no unstratified language, even if the norms of the system do not allow for an explicit consideration of other than the high, or canonized, strata. The same holds true for the structure of society and everything involved in that complex phenomenon25. »

Au moment de mettre à jour les Papers in Historical Poetics dont est tirée cette citation, Even-Zohar a l’impression de se trouver en terrain connu quand il lit Bourdieu, dont il trouve les recherches « très à propos » ; sa théorie de l’habitus en particulier lui paraît « une contribution significative26. ». Dans l’introduction au recueil de Polysystem Studies de 1990, il ne tarit pas d’éloges au sujet de Bourdieu et de ses collaborateurs : sans lien direct avec le fonctionnalisme dynamique dont il se réclame lui-même, ils ont pourtant tiré « many similar conclusions, in some areas superior, to my mind, to both the Russian Formalism and later developments (including my own)27. ».

Cette convergence, Even-Zohar n’était pas seul à la percevoir. Repensant l’histoire littéraire à partir du polysystème, Clément Moisan y « voit [], sous une autre forme, les champs de Bourdieu28 ». Quant au manuel déjà mentionné d’Oseki-Dépré29, il rapproche à plus d’une reprise le modèle d’Even-Zohar de celui de Bourdieu, mieux connu du public français et qui peut donc lui servir de point de comparaison. Dans une anthologie destinée au monde hispanophone, Montserrat Iglesias Santos va plus loin encore : « una de las características de la aproximación polisistémica radica en su capacidad de integración y diálogo con otros modelos sistémicos, especialmente con los desarrollados por Bourdieu y Lotman30. ». S’il n’est bien sûr pas impossible que tous ces gens se soient trompés, une telle volonté de combiner les deux théories pourrait cependant aussi être le signe que l’on en a exagéré le caractère mutuellement exclusif (selon la logique « ou bien/ou bien »).

Refuser le dialogue ou le réduire à une confrontation, c’est permettre à l’un des deux modèles de simplement supplanter l’autre dans le champ intellectuel (dont on sait, grâce à Bourdieu notamment, qu’il n’est pas uniquement structuré en fonction d’enjeux intellectuels). Or, si l’on veut bien accepter que les sciences humaines et sociales n’avancent pas par sauts qualitatifs, mais accueillent volontiers les traces de paradigmes antérieurs, perceptibles comme une sorte de sédimentation, il paraît profitable de comparer les deux modèles sans pour autant gommer leurs différences épistémologiques (car il ne saurait être question de faire de Bourdieu un théoricien des systèmes, ni de transformer Even-Zohar en sociologue).

À bien y regarder, il s’avère que chaque modèle possède une dimension qui fait défaut dans l’autre. D’une part, une pensée aussi ouvertement sociologique que celle de Bourdieu vient utilement actualiser ce qui n’est qu’un potentiel social dans la théorie du polysystème. Si Even-Zohar s’est reconnu dans les travaux de Bourdieu, c’est qu’il était bien placé pour savoir que sa propre vision des systèmes, appréhendés dans une perspective plus historique que proprement sociale, n’avait pourtant jamais exclu cette dernière dimension. D’autre part, l’insistance d’Even-Zohar sur le caractère fondamentalement hétérogène des systèmes rend son modèle nettement mieux adapté à l’analyse de configurations interculturelles et plurilingues. Plus même : loin d’être considérées comme des exceptions qui confirment la règle tacite de l’unilinguisme, ces configurations sont l’une des raisons d’être du polysystémisme, dont l’un des principaux objectifs est précisément l’étude d’« interférences » et de « transferts »31. Even-Zohar en a lui-même montré l’intérêt pour l’histoire des littératures israéliennes (en russe, en yiddish, en hébreu)32, alors que d’autres ont appliqué le modèle à l’Irlande33, à la Belgique34 et au Canada35. On ne peut pas en dire autant du champ, dont le caractère national et surtout, unilingue, semble aller de soi pour Bourdieu : tout Béarnais qu’il fût, il s’est peu intéressé à la question des rapports de force interlinguistiques36. Ce présupposé, il l’a légué à ses disciples, y compris à ceux qui s’intéressent à cette forme particulière de contact interculturel qu’est la traduction37. Bref, si une dose de sensibilité sociologique viendrait fort à propos rehausser la dimension sociale du polysystème, ce dernier serait un bon antidote au préjugé unilingue du modèle français.

En haine du structuralisme ?

Pour arriver à une telle pollinisation croisée, il faut s’assurer au préalable que les concepts clef à la base de chaque théorie ne soient pas incompatibles, faute de quoi tout l’édifice conceptuel risquerait de s’effondrer. Dans l’espace qui reste, j’entamerai ce travail pour la paire « système/champ ».

Telles que les ont développées Even-Zohar et Bourdieu, les notions de système et de champ ont plus en commun qu’il n’y paraît. D’abord, elles se caractérisent par leur nature relationnelle. Aux yeux d’Even-Zohar, la grande vertu de la pensée relationnelle est d’avoir « fourni aux sciences humaines des outils polyvalents », surtout en leur permettant d’expliquer « un large et complexe éventail de phénomènes » à l’aide d’un « ensemble relativement restreint de relations38 ». Un exemple classique de ce type de réussite serait la phonologie, qui connut un succès prodigieux dans le premier tiers du xxe siècle par rapport à la phonétique proprement dite et ce, pour une raison bien simple : alors que les phonéticiens étudiaient la quasi-infinité des sons empiriques, leurs collègues du Cercle de linguistique de Prague (Troubetzkoy, Jakobson) s’intéressaient moins aux sons en tant que tels qu’aux unités discrètes (les phonèmes) obtenues par l’opération de commutation. Leur découverte allait permettre la description exhaustive, à l’aide d’un nombre fini de variables (les traits distinctifs), du système phonologique d’une langue donnée. Cette façon de penser est un des axiomes du structuralisme, tous domaines confondus. Chez Saussure, cette identité relationnelle s’appelait la « valeur ». Il concevait la langue comme « un système dont tous les termes sont solidaires et où la valeur de l’un ne résulte que de la présence simultanée des autres39 ». On se rappelle la célèbre métaphore du jeu d’échecs, où « [l]a valeur respective des pièces dépend de leur position sur l’échiquier » et de ce qu’elles peuvent faire, soit de leur fonction, « de même que dans la langue chaque terme a sa valeur par son opposition avec tous les autres termes 40 ».

Assez curieusement, et malgré les palinodies41 de l’œuvre tardive, c’est bien ce type de pensée qui fonde l’image du champ, qui, tel un « champ magnétique », « constitue un système de lignes de force42 » : « en se posant, s’opposant et se composant, [les agents] lui confèrent sa structure spécifique ». Bourdieu ajoute aussitôt que « chacun d’eux est déterminé par son appartenance [au] champ », qui le structure donc au moment même où il vient le structurer : « il doit en effet à la position particulière qu’il y occupe des propriétés de position irréductibles aux propriétés intrinsèques ». Chaque agent est en outre doté d’un « poids fonctionnel », notion que Bourdieu clarifiera plus loin dans un langage proche de Saussure (dont il réactive la métaphore) et, quoi qu’il prétende, du structuralisme en général. Qu’on en juge :

« Si chacune des parties du champ intellectuel dépend de toutes les autres, toutes ne dépendent pas au même degré de toutes les autres : comme au jeu d’échecs où le sort de la reine peut dépendre du moindre pion sans que la reine cesse pour autant d’avoir un pouvoir infiniment plus grand qu’aucune autre pièce, les parties constitutives du champ intellectuel qui sont placées dans un rapport d’interdépendance fonctionnelle, sont séparées néanmoins par des différences de poids fonctionnel et contribuent de façon très inégale à donner au champ intellectuel sa structure particulière. En effet, la structure dynamique du champ intellectuel n’est autre chose que le système des interactions entre une pluralité d’instances […] définies […] dans leur être et dans leur fonction, par leur position dans cette structure, et par l’autorité […] qu’elles exercent ou prétendent exercer […]43. »

Un quart de siècle après cette contribution au numéro spécial des Temps modernes consacré aux Problèmes du structuralisme, Bourdieu utilise moins souvent le mot « système » et préfère parler du champ comme d’un « réseau de relations objectives ». Chaque position n’en est pas moins toujours « définie par sa relation objective aux autres positions », de telle sorte que « [t]outes les positions dépendent […] de leur situation actuelle et potentielle dans la structure du champ44 ».

Bourdieu vitupérant le structuralisme fait un peu penser à Flaubert dégainant contre le réalisme. Pris de court par le succès de Madame Bovary, ce dernier écrivit à la « Sylphide » (Edma Roger des Genettes) ces mots restés célèbres : « On me croit épris du réel, tandis que je l’exècre ; car c’est en haine du réalisme que j’ai entrepris ce roman45 ». Son mépris des étiquettes, des mots en –isme, des chapelles (celle de Champfleury, en l’occurrence) n’a pas empêché cet « individualiste forcené46 » de produire une œuvre-limite où ses cadets trouveront leur formule et que l’un d’entre eux (Zola) qualifiera même de « type » du roman naturaliste47. Dans sa volonté constante de se distinguer de ceux-là même (Marx, Weber, Elias, etc.) dont il s’inspire clairement, Bourdieu me semble répéter le geste paradoxal de Flaubert, dont il analyse finement la (prise de) position dans Les Règles de l’art, à partir de la formule citée précisément48.

En plus d’être pensés l’un et l’autre en termes relationnels, selon les modalités que nous venons de voir, le champ et le système se caractérisent par leur nature agonistique, soit, au sens étymologique, de lutte. C’est le deuxième point commun. On ne saurait assez insister sur l’importance de ce trait pour le champ bourdieusien, qui prend parfois les allures d’un champ de bataille, voire d’une arène romaine, où les gladiateurs entrent à leurs risques et périls. Car, en plus d’être « un champ de forces agissant sur tous ceux qui y entrent », il est aussi « un champ de luttes de concurrence qui tendent à conserver ou à transformer ce champ de forces. ». Le « système d’oppositions » qu’y dessinent les prises de position de la part des agents n’est « pas le résultat d’une forme quelconque d’accord objectif mais le produit et l’enjeu d’un conflit permanent. Autrement dit, le principe générateur et unificateur de ce ‘système’ est la lutte même49. ».

Comme souvent chez Bourdieu (qui, décidément, ne croyait pas à l’adage marxien fortiter in re, suaviter in modo), la formulation est aussi musclée qu’est forte la conviction sous-jacente. Le caractère concurrentiel du champ explique pourquoi, au détour d’une note, Bourdieu fait litière d’une notion voisine, celle d’institution : « elle risque de suggérer, par ses connotations durkheimiennes, une image consensuelle d’un univers très conflictuel » et fait ainsi « disparaître une des propriétés les plus significatives du champ50 ». Au nom du même principe, dans les Réponses données à Loïc Wacquant (cf. supra, note 22), il écarte du revers de la main l’interprétation systémique de la cohésion interne : loin d’être le résultat « d’une sorte d’autodéveloppement immanent de la structure », l’équilibre du champ, « son apparente orientation vers une fonction unique […] sont le produit du conflit et de la concurrence ». Dans Les Règles de l’art, publié à la même époque, c’est « la lutte entre les dominants et les prétendants, entre les orthodoxes et les hérétiques » qui oriente le champ et « l’évolution de la production51 ».

Cependant, comme nous l’avons vu, ces attaques ratent en partie leur cible si elles visent le polysystème, issu du formalisme russe plutôt que du structuralisme saussurien. Dès 1927, Tynianov, à la pensée de qui Even-Zohar restera fidèle, affirmait que le système littéraire « n’est pas une coopération fondée sur l’égalité de tous les éléments mais […] suppose la mise en avant d’un groupe d’éléments […] et la déformation des autres52. ». En termes de diachronie, cela donne : « Toute succession littéraire est avant tout un combat, c’est la destruction d’un tout déjà existant et la nouvelle construction qui s’effectue à partir des éléments anciens53. ». Voilà autant d’idées qu’Even-Zohar reprendra à son compte :

« It is the permanent struggle between the various strata, Tynjanov has suggested, which constitutes the (dynamic) synchronic state of the system. It is the victory of one stratum over another which constitutes the change on the diachronic axis. In this centrifugal vs. centripetal motion, phenomena are driven from the center to the periphery while, conversely, phenomena may push their way into the center and occupy it54. »

Regardons de plus près ces citations. Chez Tynianov, la « coopération » et « l’égalité » sont reléguées au second plan par le « combat », ce qui paraît bien traduire le caractère agonistique du champ. De fait, Bourdieu souligne le progrès que marquent les formalistes russes par rapport à Saussure lorsqu’ils reconnaissent que le « système littéraire […] est le lieu, à chaque moment, de tensions entre écoles littéraires opposées, canonisées et non canonisées, et se présente comme un équilibre instable entre tendances opposées55. ». Il les accuse cependant – en particulier Tynianov – de « croire dans le développement immanent de ce système » et de confondre ainsi deux plans fort distincts : « celui des œuvres […] et celui des positions objectives dans le champ de production et des intérêts antagonistes qu’elles fondent56 ». Voilà le talon d’Achille du formalisme : on n’y aperçoit pas assez les personnes qui décident de renverser ou d’établir une hiérarchie, de remplacer un procédé devenu « automatique » par un autre, plus propre à « singulariser » l’œuvre. Cette faiblesse, Even-Zohar n’a pas cherché ou réussi à la corriger : dans sa version, ce sont toujours des « strates » qui l’emportent sur d’autres « strates » et des « phénomènes » qui sont chassés du centre (ou l’inverse), mais sans que l’on sache au juste qui est responsable de ce mouvement centrifuge (ou centripète), qui en profite et qui en pâtit57.

Loin d’être un facteur rédhibitoire qui rendrait nulle et non avenue l’hypothèse polysystémique, l’absence de réflexion explicite sur les agents du changement littéraire montre justement l’intérêt qu’il y aurait à la compléter à l’aide de la théorie du champ. Une telle démarche me paraît non seulement possible sur le plan épistémologique, vu la pensée constructiviste qui sous-tend les deux modèles, mais encore désirable. À l’évidence, l’analyse polysystémique y gagnerait, mais la sociologie du champ également, dont le caractère opératoire pour l’analyse discursive des textes est loin de faire l’unanimité, même parmi les convertis58. Chercher à renouveler de la sorte la théorie du polysystème, c’est (pour emprunter une expression aux politiciens québécois) un « beau risque » qu’il vaut la peine de courir.

Des concepts à la carte ?

Un tel renouvellement n’a évidemment pu qu’être esquissé dans ces pages, dont la perspective demande à être étendue aux autres notions-clef de Bourdieu et d’Even-Zohar. Dans l’un et l’autre cas en effet, nous avons affaire à un modèle construit, à un menu préétabli si l’on veut employer une métaphore. Il n’est pas vraiment possible de se resservir de tel mets sans goûter à tel autre, comme le permettrait un buffet dans une réception (ce à quoi ressemblent parfois des œuvres théoriques moins intégrées, comme celles de Walter Benjamin et surtout de Bakhtine). Ici, loin d’être isolés, les concepts ont souvent été pensés les uns en fonction des autres ; faisant partie d’une série sémantique, d’une chaîne cognitive, ils sont également de nature relationnelle, comme dans le fameux jeu d’échecs. Il est bien sûr impossible de résumer des modèles aussi complexes en quelques lignes : je m’en tiendrai à une formulation succincte et surtout parallèle.

Dans l’espace social qu’est le champ de Bourdieu, des agents briguent des positions d’importance variable en prenant position (dans leurs œuvres, mais aussi dans le discours qui les accompagne) en fonction de leurs dispositions socialement acquises, que Bourdieu appelle habitus, récupérant par là un terme de la sociologie allemande59. Cet habitus permet à tel auteur (groupe, revue,…) de percevoir des impasses, ou au contraire des possibilités d’innovation, alors que tel autre n’y verra que du feu parce, n’ayant pas aussi bien intériorisé la structure actuelle du champ, il n’en a pas acquis le « code spécifique de conduite et d’expression » ni découvert « l’univers fini des libertés sous contraintes [ars obligatoria] et des potentialités objectives [ars inveniendi]60. ». Grâce à leur talent donc mais aussi considérablement (dé)favorisés par leur habitus, les agents occuperont une série de positions dominantes ou dominées, dont la succession dans le temps constitue leur « trajectoire ».

Dans l’ensemble sémiotique qu’est le système d’Even-Zohar, des éléments concrets ou des modèles plus abstraits (les genres littéraires, p.ex.), soit pris individuellement soit regroupés dans des « répertoires », occupent également diverses positions. Ils peuvent tomber en désuétude et de ce fait, migrer du centre vers la périphérie du système ; ou ils peuvent effectuer le trajet inverse, dans la mesure où l’innovation qu’ils représentent est de plus en plus reconnue par le centre, au point de devenir une nouvelle référence qui sera à son tour contestée dans les marges du système. Habituellement, de telles migrations, qui sont le moteur du changement intra-littéraire, s’accompagnent de « conversions » ou de « transformations », grâce auxquelles on attribue de nouvelles fonctions aux éléments formels constitutifs du répertoire61.

On voit, j’espère, que malgré des différences réelles – la plus importante étant sans aucun doute la présence/absence d’agents selon le modèle choisi – la perspective dont sont tributaires les théories de Bourdieu et d’Even-Zohar, apparues à peu près en même temps dans le sillage du structuralisme, ne diffère pas du tout au tout. Dans les disciplines où l’on a accueilli Bourdieu sans jamais avoir entendu parler de la pensée polysystémique – soit, pour ce qui est de la France, les études littéraires en général et la sociologie littéraire en particulier – il est concevable de faire l’économie de cette pensée. Dans le cas précis de la traductologie, en revanche, discipline où le polysystémisme a (eu) pignon sur rue, il serait naïf de croire que l’on peut simplement fermer la parenthèse en brûlant les idoles d’hier. Le faire serait introduire une rupture artificielle entre deux modes de pensée dont l’un se situe en réalité dans le prolongement de l’autre, puisque le virage social qui marque aujourd’hui les études en traduction a pris le relais du virage culturel amorcé il y a vingt ans à la faveur des hypothèses d’Even-Zohar, Toury, Lefevere, Lambert et bien d’autres. Pire encore : en faisant table rase dans un domaine où jadis, il n’était pas rare de voir la roue réinventée62, les spécialistes de la traduction s’interdiraient de construire leur propre arsenal conceptuel, de penser leur objet de recherche avec leurs propres outils. Car, à la différence de la sociologie des champs, que l’on peut certes appliquer à tel ou tel aspect du phénomène traductif (aux traducteurs en tant qu’agents, notamment), la théorie du polysystème avait été conçue dès le départ pour le type de configuration interculturelle dont les traductions sont le produit.

Ce qui manque en somme, c’est une reconnaissance du fait que l’on comprend toujours l’inconnu à partir du déjà connu, que le nouveau ne peut rompre avec la tradition qu’à condition de maintenir aussi une forme de continuité. Ou, pour le dire avec Bourdieu lui-même :

« La recherche de l’originalité à tout prix, souvent facilitée par l’ignorance, et la fidélité religieuse à tel ou tel auteur canonique, qui incline à la répétition rituelle, ont en commun d’interdire ce qui me paraît être la seule attitude possible à l’égard de la tradition théorique : affirmer inséparablement la continuité et la rupture, par une systématisation critique d’acquis de toute provenance63. »

Université d’Ottawa


Notes

  1. La paternité de ce terme revient au Canadien Brian Harris, pour qui la traductologie est à la traduction empirique ce que la phonologie est à la prononciation. Voir Harris (Brian), « What I really Meant by "Translatology" », TTR (Traduction-Terminologie-Rédaction), vol. I, n° 2, 1988, pp. 91-92.

  2. Heilbron (Johan) et Sapiro (Gisèle), « La traduction littéraire, un objet sociologique », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 144, 2002, pp. 3-7 ; Wolf (Michaela) et Fukari (Alexandra) (dir.), Constructing a Sociology of Translation, Amsterdam/Philadelphie, Benjamins, 2007. Voir aussi : Pym (Anthony), Shlesinger (Miriam) et Jettmarová (Zuzana) (dir.),Sociocultural Aspects of Translating and Interpreting, Amsterdam/Philadelphie, Benjamins, 2006 ; et les contributions de Gambier (Yves) et de Chesterman (Andrew) à Ferreira Duarte (João), Assis Rosa (Alexandra) et Seruya (Teresa) (dir.), Translation Studies at the Interface of Disciplines, Amsterdam/Philadelphie, Benjamins, 2006. En français, on consultera les livres de Gouanvic (Jean-Marc), Sociologie de la traduction, Arras, Artois presses université, 1999 et Pratique sociale de la traduction, Arras, Artois presses université, 2007, et Sapiro (Gisèle) (dir.), Translatio. Le marché de la traduction en France à l'heure de la mondialisation, Paris, CNRS, 2008.

  3. Inghilleri (Moira), « The Sociology of Bourdieu and the Construction of the "Object" in Translation and Interpreting Studies »,The Translator, vol. XI, n° 2, 2005, p. 125.

  4. Lefevere (André) et Bassnett (Susan), « Proust's Grandmother and the Thousand and One Nights: the "Cultural Turn" in Translation Studies », dans Translation, History, Culture, sous la direction d'André Lefevere, Londres/New-York, Pinter, 1990, p. 4.

  5. Selon le titre à la fois évocateur et provocateur choisi par Theo Hermans pour le collectif The Manipulation of Literature : Studies in Literary Translation, Londres, Croom Helm, 1985.

  6. Lefevere (André) et Bassnett (Susan), op. cit., pp. 5-6.

  7. Toury (Gideon), « The Nature and Role of Norms in Literary Translation », dans Literature and Translation : New Perspectives in Literary Studies, sous la direction de James S. Holmes, José Lambert et Raymond Van den Broeck, Louvain, Acco, 1978, pp. 83‑99.

  8. Even-Zohar (Itamar), « The Position of Translated Literature within the Literary Polysystem », dans Literature and Translation : New Perspectives in Literary Studies, op. cit., pp. 117-127. Sur le concept de polysystème, on lira aussi la notice publiée dans le lexique Socius : http://ressources-socius.info/index.php/lexique/21-lexique/48-polysysteme.

  9. Gentzler (Edwin), Contemporary Translation Studies, Clevedon/Buffalo, Multilingual Matters, 2001, p. 103 et plus généralement, pp. 106-144.

  10. Larose (Robert), Théories contemporaines de la traduction, Québec, Presses de l'Université du Québec, 1989, pp. 142, 218 et 289.

  11. Oseki-Dépré (Inês), Théories et pratiques de la traduction littéraire, Paris, Colin, 1999, p. 62.

  12. Ibid., p. 74.

  13. Hermans (Theo), Translation in Systems. Descriptive and Systemic Approaches Explained, Manchester, St. Jerome, 1999, p. 118 et plus généralement, pp. 102-119.

  14. Toury (Gideon), « A Rationale for Descriptive Translation Studies », dans The Manipulation of Literature, op. cit., p. 19.

  15. Simon (Sherry), L'inscription sociale de la traduction au Québec, Québec, Office de la langue française, 1989, pp. 13-17.

  16. Ibid., p. 24.

  17. Brisset (Annie), Sociocritique de la traduction : théâtre et altérité au Québec, Longueuil, Le Préambule, 1990, p. 24.

  18. Ibid., p. 25. Une même ouverture était prônée dès cette époque par Clem Robyns, qui commente d'ailleurs les travaux de Simon et Brisset dans : Robyns (Clem), « Towards a Socio-Semiotics of Translation », Romanistische Zeitschrift für Literaturgeschichte/Cahiers d'histoire des littératures romanes, vol. 1, n° 2, 1992, pp. 211-226.

  19. Voir Sallaz (Jeffrey J.) et Zaviska (Jane), « Bourdieu in American Sociology, 1980–2004 », Annual Review of Sociology, vol. XXXIII, 2007, pp. 21–41.

  20. Les actes de ce colloque forment un numéro spécial de la Canadian Review of Comparative Literature/Revue canadienne de littérature comparée, vol. XXIV, n° I, 1997 (dorénavant : RCLC). En traductologie, la question a été abordée par Córdoba Serrano (Maria Sierra), « Sociología del campo literario y teoría de los polisistemas : ¿dos modelos teóricos irreconciliables en estudios de traducción ? », dans La traducción literaria en la época contemporánea, sous la direction d'Assumpta Camps et Lew Zybatow, Francfort, Lang, 2008, pp. 411-426.

  21. Viala (Alain), « Logiques du champ littéraire », Revue canadienne de littérature comparée, vol. XXIV, n° 1, 1997, pp. 72 et 74.

  22. Bourdieu (Pierre), Réponses. Pour une anthropologie réflexive, Paris, Seuil, 1992, pp. 79-80, cité par Geldof (Koenraad), « Du champ (littéraire). Ambiguïtés d'une manière de faire sociologique », Revue canadienne de littérature comparée, vol. XXIV, n° 1, 1997, p. 84.

  23. Bourdieu (Pierre), Les Règles de l'art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil, 1992, p. 282. La pensée de Parsons fut divulguée en français par le Québécois Guy Rocher : Rocher (Guy), Introduction à la sociologie générale. L'Organisation sociale, Paris, Seuil, coll. « Points », 1970 ; Id., Talcott Parsons et la sociologie américaine, Paris, P.U.F., 1972.

  24. Even-Zohar (Itamar), « Polysystem Theory », Poetics Today, vol. XI, n° 1, 1990, p. 12. Une première version de cet article, parue en 1979 sous le même titre et dans la même revue (« Polysystem Theory », Poetics Today, vol. I, n° 1-2, pp. 287-310) est mentionnée en note par Bourdieu dans Les Règles de l'art, op. cit.

  25. Even-Zohar (Itamar), Papers in Historical Poetics, Tel Aviv, Porter Institute for Poetics and Semiotics, 1978, p. 42. En ligne à l'adresse suivante URL : http://www.tau.ac.il/~itamarez/ez_vita/EZ-TOCS-Books.htm#Historical_Poetics.

  26. Id., « The Literary System », Poetics Today, vol. XI, n° 1, 1990, pp. 38 et 42.

  27. Id., « Introduction », Poetics Today, vol. XI, n° 1, 1990, p. 3.

  28. Moisan (Clément), Qu'est-ce que l'histoire littéraire ?, Paris, P.U.F., 1987, p. 206.

  29. Oseki-Dépré (Inès), op. cit., pp. 64-66.

  30. Iglesias Santos (Montserrat), « La teoría de los polisistemas como desafío a los estudios literarios », dans Teoría de los polisistemas, sous la direction de Milan V. Dimic et Montserrat Iglesias Santos, Madrid, Arco, 1999, p. 11. A. Figueroa part aussi d'Even-Zohar pour arriver à Bourdieu dans : Figueroa (Antón), « La noción de campo literario y las relaciones literarias internacionales », dans El texto como encrucijada, sous la direction de Ignacio Iñarrea Las Heras et Maria Jesús Salinero Cascante, Logroño, Presses de l'Université de la Rioja, 2004, vol. 1, pp. 521-534.

  31. Even-Zohar (Itamar), « Polysystem Theory », op. cit., pp. 13 et 25.

  32. Voir les études réunies dans Poetics Today, 1990, pp. 97-173, mais aussi un de ses rares textes à avoir été traduits en français : Even-Zohar (Itamar), « Aperçu de la littérature israélienne », Liberté, vol. XIV, no 4-5, 1972, pp. 104-120.

  33. Tymoczko (Maria), The Irish Ulysses, Berkeley, University of California Press, 1994.

  34. Lambert (José), « L'éternelle question des frontières : littératures nationales et systèmes littéraires », dans Langue, dialecte, littérature, sous la direction de Christian Angelet, Louvain, Leuven University Press, 1983, pp. 355-370 ; Berg (Christian), « La Fin-de-siècle en Belgique comme polysystème », dans Comparative Literature Now/La littérature comparée à l'heure actuelle, sous la direction de Milan V. Dimic, Irene Sywenky et Steven Tötösy de Zepetnek, Paris, Champion, 1999, pp. 271‑281 ; Meylaerts (Reine), L'aventure flamande de la Revue belge : langues, littératures et cultures dans l'entre-deux-guerres, Bruxelles/Francfort, PIE/Peter Lang, 2004.

  35. Dimic (Milan V.), « Canadian Literatures of Lesser Diffusion : Observations from a Systemic Standpoint », Revue Canadienne de Littérature Comparée, vol. XVI, n° 3-4, 1989, pp. 565-574 ; Moisan (Clément), op. cit., pp. 155-232.

  36. Voir cependant les pages qu'il consacre au rapport hiérarchique (d'autres diraient diglossique) entre le béarnais et le français dans Bourdieu (Pierre), Ce que parler veut dire. L'économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1982, pp. 60-68.

  37. En témoigne l'important numéro des Actes de la recherche en sciences sociales, n° 144, 2002 sur la traduction, puis les longs comptes rendus critiques que lui ont consacrés Alexandra Fukari (dans TTR, vol. XV, n° 2, 2002, pp. 253-258) ainsi que Reine Meylaerts et Michael Boyden (dans Target, vol. XVI, n° 2, 2004, pp. 363-368).

  38. Even-Zohar (Itamar), « Factors and Dependencies in Culture: A Revised Outline for Polysystem Culture Research », Revue Canadienne de Littérature Comparée, vol. XXIV, n° 1, 1997, p. 15.

  39. Saussure (Ferdinand de), Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 1979, p. 159.

  40. Ibid., pp. 125-126.

  41. Ainsi, dans Les Règles de l'art (op. cit., p. 255), Bourdieu préfère invoquer Substance et fonction (1910) de Cassirer pour opposer un mode de pensée « substantialiste », qui considère les réalités « en elles-mêmes et pour elles-mêmes, au détriment des relations objectives, souvent invisibles, qui les unissent », et un « mode de pensée relationnel (plutôt que structuraliste), qui [...] est celui de toute la science moderne et qui a trouvé quelques applications, avec les formalistes russes notamment, dans l'analyse des systèmes symboliques ». Dans une version précédente de ces « questions de méthode », la science moderne comprenait encore des entreprises d'apparence aussi différente « as those of the Russian formalistsand particularly Tynjanovof Lewin or of Elias and also, obviously, those of the Structuralists, in linguistics as well as in anthropology. » Bourdieu (Pierre), « The Genesis of the Concepts of Habitus and of Field », Sociocriticism, vol. II, 1985, pp. 16-17. (C'est moi qui souligne dans les deux cas.)

  42. Cette citation ainsi que celles qui suivent sont tirées de Bourdieu (Pierre), « Champ intellectuel et projet créateur », Les temps modernes, vol. XXII, n° 246, 1966, p. 865.

  43. Ibid., p. 886. On aura noté la fréquence du mot « système » et sa concurrence privilégiée avec le mot « champ », collocation tout aussi sensible dans l'article classique : Bourdieu (Pierre), « Le marché des biens symboliques », L'année sociologique, vol. XXII, 1971, pp. 49-126. C'est ce qui permet à Alain Viala de qualifier la démarche de Bourdieu de systémique et d'insister sur le fait que « champ n'est pas autre ou contradictoire par rapport à système. » op. cit., p. 65).

  44. Bourdieu (Pierre), Règles de l'art, op. cit., p. 321.

  45. Lettre du 30 octobre 1956 reprise dans Flaubert (Gustave), Préface à la vie d'écrivain ou Extraits de la correspondance, Paris, Seuil, 1963, p. 185.

  46. Zola (Émile), Du roman. Sur Stendhal, Flaubert et les Goncourt, Bruxelles, Complexe, 1989, pp. 207-208.

  47. Ibid., p. 132.

  48. Bourdieu (Pierre), Les Règles de l'art, op. cit., pp. 117 et surtout 136-139.

  49. Ibid., p. 323.

  50. Ibid., p. 321, note 21.

  51. Ibid., p. 325.

  52. Tynianov (Iouri), « De l'évolution littéraire », dans Théorie de la littérature : Textes des Formalistes russes, sous la direction de Tzvetan Todorov, Paris, Seuil, 1965, p. 130.

  53. Tynianov (Iouri), cité par Eikhenbaum (Boris), « La théorie de la méthode formelle », dans Théorie de la littérature : Textes des Formalistes russes, sous la direction de Tzvetan Todorov, Paris, Seuil, 1965, p. 68. C'est moi qui souligne.

  54. Even-Zohar (Itamar), « Polysystem Theory », op. cit., 1979, p. 293 ; 1990, p. 14.

  55. Bourdieu (Pierre), Les Règles de l'art, op. cit., pp. 282-283. Il fait allusion à Chklovski, pour qui « [c]haque époque littéraire contient non pas une, mais plusieurs écoles littéraires. Elles existent simultanément dans la littérature, et une d'entre elles prend la tête et se trouve canonisée. Les autres existent comme non canonisées, en cachette » cité par Eikhenbaum, op. cit., p. 69.

  56. Bourdieu (Pierre), Les Règles de l'art, op. cit., p. 283.

  57. Voir Hermans (Theo) : « Literature and culture in general are described as sites of conflict, but the stakes remain invisible, and the struggle is waged by competing norms and models rather than individuals or collectives who stand to gain or lose something by the outcome. » (op. cit., p. 118).

  58. Voir Saint-Jacques (Denis), « Faut-il brûler Les Règles de l'art ? », Discours social/Social Discourse, vol. VII, n° 3-4, 1995, pp. 169-177 et Geldof (Koenraad), op. cit., pp. 87-88.

  59. S'il est vrai que le mot lui-même est d'origine scolastique (c'est la traduction latine de la hexis d'Aristote), son emploi sociologique est nettement plus récent. Il a été remis en circulation par Norbert Elias dans les années 1930, discrètement d'abord, dans sa thèse d'habilitation sur La société de cour, puis, de manière plus appuyée, dans son magnum opus sur le processus de civilisation, partiellement traduit en français. Voir Elias (Norbert), La Dynamique de l'Occident, Paris, Calmann-Lévy, 1975, pp. 181-202.

  60. Bourdieu (Pierre), Les Règles de l'art, op. cit., p. 327.

  61. Even-Zohar (Itamar), « Polysystem Theory », op. cit., 1979 ; Id., « System, Dynamics, and Interference in Culture », Poetics Today, 1990, pp. 89-90. Cette conception était au demeurant déjà celle de Tynianov (Iouri), « De l'évolution littéraire », op. cit., p. 136.

  62. Rappelons-nous les remarques dures formulées il y a une génération par George Steiner : « despite this rich history, and despite the calibre of those who have written about the art and theory of translation, the number of original, significant ideas in the subject remains very meagre. [...] Over some two thousand years of argument and precept, the beliefs and disagreements voiced about the nature of translation have been almost the same. » Steiner (George), After Babel. Aspects of Language and Translation, Oxford, Oxford University Press, 1975, pp. 238-239.

  63. Bourdieu (Pierre), Les Règles de l'art, op. cit., p. 253.


Pour citer cet article :

Rainier Grutman, « Le virage social dans les études sur la traduction : une rupture sur fond de continuité », dans Carrefours de la sociocritique, sous la direction d'Anthony Glinoer, site des ressources Socius, URL : http://ressources-socius.info/index.php/reeditions/24-reeditions-de-livres/carrefours-de-la-sociocritique/127-le-virage-social-dans-les-etudes-sur-la-traduction-une-rupture-sur-fond-de-continuite, page consultée le 20 novembre 2018.