Issu des mathématiques de la Renaissance (en particulier la géométrie de la perspective), le concept d’homologie a été accaparé dès le xixe siècle par d’autres domaines du savoir, notamment la chimie et la biologie de l’évolution. Il fait en effet partie de ces concepts intimement liés à la science moderne, soucieuse de dévoiler des mécanismes, des lois, des parentés « profondes », insoupçonnables à l’œil nu mais plus causales ou plus solides que les épiphénomènes « de surface ». Il n’est guère étonnant de ce point de vue que l’usage du concept se soit multiplié, pour ce qui est des sciences humaines et sociales, dans les années 1960, lorsque la notion de structure servait à fonder ou refonder « scientifiquement » les disciplines.

L’homologie désigne une correspondance terme à terme entre deux ensembles d’éléments, avec l’idée – parfois floue – que cette correspondance dépasse la simple isomorphie (ressemblance formelle). Ce « dépassement » peut être conçu de diverses manières, réductibles à deux versions princeps que le recours à la biologie permet de présenter simplement. L’homologie fonctionnelle renvoie à la similarité des rapports (distances et proximités, attractions et répulsions) entre les éléments qui composent deux systèmes par ailleurs différents, similarité des rapports qui est interprétée comme une parenté de fonction de chaque élément avec son homologue dans leurs systèmes respectifs : le squelette d’une baleine et celui d’un poisson rouge présentent de nombreuses différences mais ils sont de structures homologues (crâne, nageoires, queue…), ce qui fonde leur appartenance à une même classe (les crâniates non tétrapodes). L’homologie génétique désigne quant à elle une parenté entre deux éléments qui peuvent être de fonction très différente mais qui sont issus d’un ancêtre commun : de ce point de vue, la baleine et le poisson rouge ne font pas partie de la même classe phylogénétique, alors que le squelette de la baleine est homologue à celui du colibri, de même que l’aile de la chauve-souris est homologue de la patte antérieure de la taupe. Transposées aux sciences humaines et sociales, les deux versions sont souvent combinées – une parenté entre structures, au double sens d’une origine commune et d’une similarité des rapports internes, voire des fonctions – et parfois articulées avec une troisième : l’homologie n’y est plus seulement une correspondance à constater ou expliquer, mais la cause de rapprochements ou de circulations entre des domaines de réalité très différents – comme si l’homologie entre baleine et colibri déterminait ou favorisait des rencontres, échanges, transformations entre les deux espèces.

 

L’HOMOLOGIE COMME CLÉ STRUCTURALE

Bien qu’elle apparaisse en linguistique dès Louis Hjelmslev, la notion d’homologie reste relativement plastique jusqu’à l’apogée du structuralisme, où l’usage du concept se multiplie et parfois se précise1. Il faut dire qu’avec cette idée de correspondance terme à terme entre deux formes ou systèmes, l’homologie semble avoir été inventée pour les théories structuralistes. Lorsqu’on reconstitue systématiquement les structures sous-jacentes aux pratiques, le monde peut apparaître comme une sorte de redondance ou de réplication à l’infini de quelques structures élémentaires : une vaste série d’homologies. Chez Roland Barthes, par exemple, le concept peut autant servir d’argument diplomatique que de clé théorique majeure. Au titre de la diplomatie disciplinaire, son « Introduction à l’analyse structurale du discours » (1966) affirme ainsi qu’il existe une homologie entre l’organisation de la phrase, objet du grammairien, et celle du discours comme ensemble de phrases, objet du linguiste : elles sont constituées par les mêmes règles mais chacune possède sa réalité propre, irréductible à l’autre. Cette affirmation permet à la fois de justifier l’autonomisation de la linguistique – s’il y a homologie, c’est que les règles du discours ne sont pas la simple extension de celles de la phrase – et d’autoriser l’impérialisme structuraliste – si la linguistique structurale est spécifiquement armée pour l’analyse du discours, l’homologie permet qu’elle prétende analyser aussi la phrase, simple version réduite du discours.

En termes de clé théorique, la notion d’homologie décrit l’hypothèse fondatrice de la linguistique structurale, celle d’une relation entre signifiants et signifiés à la fois arbitraire (l’un n’exprime pas l’autre) et nécessaire. Ainsi, une même structure de différences ou d’écarts se duplique au plan du signifié et au plan du signifiant, produisant l’homologie, terme à terme, entre les deux systèmes – et non simplement l’analogie approchée entre deux des termes ou bien entre les deux systèmes, précise Roland Barthes dans ses « Éléments de sémiologie » (1964), dont l’index bénéficie d’une entrée « homologie » :

« Les types d'oppositions [entre signifiants] sont très variés, comme on va le voir ; mais dans ses rapports avec le plan du contenu, une opposition, quelle qu’elle soit, présente toujours la figure d’une homologie, comme on l'a déjà indiqué à propos de l’épreuve de commutation : le “saut” d’un terme de l’opposition à l’autre accompagne le “saut” d’un signifié à l’autre ; c’est pour respecter le caractère différentiel du système qu’il faut toujours penser le rapport des signifiants et des signifiés en termes, non d’analogie simple, mais d’homologie à (au moins) quatre termes » (Barthes, 1964, p. 123).

L’homologie sert donc entre autres à rejeter l’hypothèse d’une relation expressive entre deux formes : ici, entre système des signifiés et système des signifiants, ou chez Claude Lévi-Strauss, entre rite et mythe. C’est en effet par le terme d’homologie que ce dernier résume et critique les débats anthropologiques de la première moitié du vingtième siècle, pour y opposer sa théorie des transformations :

« Depuis Lang jusqu’à Malinowski, en passant par Durkheim, Lévy-Bruhl et van der Leeuw, les sociologues ou ethnologues qui se sont intéressés aux rapports entre le mythe et le rituel se les sont représentés comme une redondance. Certains voient dans chaque mythe la projection idéologique d’un rite, destinée à fournir un fondement à celui-ci ; d’autres inversent le rapport et traitent le rite comme une sorte d’illustration du mythe, sous la forme de tableaux en action. […] Reste à savoir […] pourquoi cette homologie n’est démontrable que dans un très petit nombre de cas ; enfin et surtout, quelle est la raison de cette étrange duplication. […] Cette relation implique bien une correspondance terme à terme […] mais sans que cette correspondance puisse être traitée comme une homologie. Dans l’exemple qui sera discuté ici, elle exige, pour être restituée, une série d'opérations préalables : permutations ou transformations, où se trouve, peut-être, la raison du redoublement » (Lévi-Strauss, pp. 257-258).

 

L’HOMOLOGIE EXPRESSIVE OU GÉNÉTIQUE

D’autres usages du concept, plus durables, réintègrent une dimension expressive, c’est-à-dire l’idée que s’il y a correspondance terme à terme entre deux systèmes, c’est que l’un exprime l’autre ou que tous deux expriment une origine commune.

Le premier se situe hors de l’horizon structuraliste – tout du moins jusqu’à ce que Pierre Bourdieu l’y inscrive. En 1951, Erwin Panofsky établit en effet qu’il existe une homologie entre les schèmes de la pensée scolastique, identifiés à partir de la Somme théologique de Thomas d’Aquin, et les principes de l’architecture des cathédrales gothiques. Cette homologie est pensée comme expressive et même génétique : l’architecture gothique exprime la pensée scolastique car elle est conçue à partir du transfert des schèmes intériorisés lors de l’apprentissage de la seconde2. L’iconologie et l’analyse textuelle issue de l’école de Warburg sont friandes de ce type de méthodes, sous le nom d’homologie ou non, jusqu’aujourd’hui. On reconnaît par exemple l’un des principaux ressorts des travaux de Carlo Ginzburg, attaché à débusquer des analogies inattendues entre tel écrit et tel image, telle architecture et telle cartographie, pour en déduire la circulation d’un schème de pensée insoupçonné (Ginzburg, 2010).

Un usage similaire mais en quelque sorte généralisé est proposé par Lucien Goldmann, de manière implicite dans son Dieu caché de 1955 et théorisée dans son livre-manifeste de 1964, Pour une sociologie du roman. L’homologie est le concept-clé qui lui permet de concilier l’hypothèse structuraliste de l’autonomie relative du symbolique et de l’arbitraire du signifiant, avec l’hypothèse marxiste d’une détermination du symbolique par le social – soit le schème « expressif » et « génétique » du reflet : les structures symboliques expriment les structures sociales. Dans Le Dieu caché, il montre ainsi qu’une même structure tragique se retrouve dans l’œuvre de Pascal et dans les tragédies de Racine, puis dans la « vision du monde » janséniste, et enfin dans le destin social de la noblesse de robe menacée de déclassement par la curialisation de la monarchie. Ainsi, le tragique est l’expression symbolique de la conscience de classe de ce groupe social, et organise tant une vision du monde collective que des œuvres artistiques et philosophiques singulières. La relation d’homologie permet de tenir à la fois l’autonomie relative de chacun de ces ordres de réalité, et leur rapport de détermination : ce sont bien les conditions et contradictions inhérentes à une position sociale collective qui produisent des structures mentales partagées, et leur réplication ou transfert d’un ordre à l’autre.

« [Sur les relations entre les contenus des œuvres et ceux de la conscience collective,] le structuralisme génétique a représenté un changement total d’orientation, son hypothèse fondamentale étant précisément que le caractère collectif de la création littéraire provient du fait que les structures de l’univers de l’œuvre sont homologues aux structures mentales de certains groupes sociaux ou en relation intelligible avec elles, alors que sur le plan des contenus, c’est-à-dire de la création d’univers imaginaires régis par ces structures, l’écrivain a une liberté totale » (Goldmann, 1964, p. 345).

Toutefois l’homologie est ici un cas particulier, en quelque sorte accompli, de ces rapports de détermination qui peuvent demeurer parcellaires ou traversés de contradictions. De ce fait, elle constitue aussi une méthode d’analyse : c’est en recherchant des homologies que se construit l’intelligibilité du littéraire.

« [L’étude des œuvres doit permettre] des groupements provisoires d’écrits à partir desquels il s’agira de rechercher dans la vie intellectuelle, politique, sociale et économique, des groupements sociaux structurés, dans lesquels on pourra intégrer, en tant qu’éléments partiels, les œuvres étudiées en établissant entre elles et l’ensemble [des productions de ces groupes] des relations intelligibles et, dans les cas les plus favorables, des homologies » (Goldmann, 1964, p. 352).

 

L’HOMOLOGIE COMME CAUSE « MAGIQUE »

Pierre Bourdieu propose un usage très proche du concept d’homologie, comme solution au problème de l’autonomie relative des productions symboliques, mais il est enrichi d’une médiation capitale entre les conditions sociales de formation des structures mentales et leur réplication dans l’ordre de la littérature : le champ littéraire. C’est même probablement avec la théorie des champs que la notion d’homologie structurale se fait la plus décisive et la plus élaborée3. On peut en effet distinguer dans le modèle des champs trois fonctions théoriques, chacune cruciale, pour les homologies structurales – ou deux, si l’on considère que la troisième est une implication logique de la deuxième.

Premièrement, la notion d’homologie sert à caractériser la relation théorique entre les positions et les prises de position à l’intérieur d’un champ de production symbolique. Cette relation est causale – « les positions déterminent les prises de position » – mais la causalité en jeu est parfois mal comprise : il s’agit d’une causalité relationnelle (1) et probabiliste (2).

1) En effet, d’une part, une conception relationnelle du monde social conduit à définir le champ comme le système non pas des interactions mais des relations objectives entre les agents. Plus précisément, les agents sont appréhendés à travers leurs propriétés objectives ou « agissantes » : les divers capitaux qui permettent d’agir efficacement dans chacun des univers de pratiques que sont les champs de production, et qui définissent donc les positions occupées au sein de ces derniers. Les propriétés d’un agent n’ont ainsi de sens que relativement aux propriétés de tous les autres agents de l’espace considéré : les positions sociales sont rapportées à la distribution de ces propriétés dans le champ considéré, et non à leur substance ou à leur volume in abstracto. D’autre part, le concept de champ vise à expliquer les pratiques appréhendées comme des prises de position dans le prolongement du principe relationnel : une pratique n’a jamais de sens que vis-à-vis de l’ensemble des pratiques du même univers d’activité, en tant qu’elle « prend position », qu’elle s’adresse toujours à d’autres pratiques perçues consciemment ou non comme plus ou moins proches ou éloignées, alliées ou concurrentes. Un champ est donc constitué, d’un côté, par un espace des positions défini par la distribution des propriétés agissantes dans ce champ (les capitaux) et, de l’autre côté, par un espace des prises de position défini par la distribution des pratiques réalisées dans ce champ. Ce qui est en relation de causalité, c’est moins une position avec une prise de position qu’un espace positionnel avec un espace des prises de position, dont les histoires sont relativement indépendantes mais dont les structures sont homologues. Pour comprendre ce dernier point, il faut alors ajouter à ces éléments objectifs un élément subjectif.

2) La relation entre espace positionnel et espace des prises de position est en effet médiatisée par un espace des possibles, « espace orienté et gros des prises de position qui s’y annoncent comme des potentialités objectives, des choses “à faire”, “mouvements” à lancer, revues à créer, adversaires à combattre, prises de position établies à “dépasser”, etc. » (Bourdieu, 1998, p. 384). L’espace des possibles est ainsi le produit du point de vue que chaque agent porte, depuis sa position objective traduite en dispositions incorporées, sur l’espace objectif des prises de position réalisées. Ces médiations empilées impliquent ainsi que l’espace des possibles est situé, au sein de l’espace des prises de position, dans une région homologue à celle où est située la position dans l’espace positionnel. L’homologie structurale désigne donc ici une réplication de l’espace positionnel dans l’espace des prises de position, réplication par « réfraction », c’est-à-dire par la médiation des dispositions et du point de vue qu’elles offrent sur l’espace des prises de positions, ou dit autrement encore, par la médiation de l’espace des possibles – plutôt, donc, que réplication par « reflet », comme si l’un se projetait directement et identiquement dans l’autre :

« La correspondance entre telle ou telle position et telle ou telle prise de position ne s’établit pas directement, mais seulement par la médiation de deux systèmes de différences, d’écarts différentiels, d’oppositions pertinentes dans lesquelles elles sont insérées (et l’on verra ainsi que les différents genres, styles, formes, manières, etc., sont les uns aux autres ce que sont entre eux les auteurs correspondants) » (Bourdieu, 1998, p. 381).

 

L’ESPACE SOCIAL COMME UN MILLE-FEUILLES D’HOMOLOGIES

La notion d’homologie a une autre fonction théorique au sein du modèle des champs : elle intervient non seulement à l’intérieur, mais entre les champs. Elle traite en particulier le problème posé par la circulation entre les champs : circulation d’un agent de l’un à l’autre (déplacement ou multipositionnalité), transaction entre deux agents situés dans des champs différents (échange de bien ou de service, transfert de croyance, alliance politique…). Ce sont en effet à nouveau des homologies structurales qui règlent ces circulations, mais une autre médiation vient s’y ajouter. En effet, chaque champ est par définition le lieu de la production et de la distribution d’une espèce particulière de capital. Le passage d’un champ à l’autre impose par conséquent un travail de conversion de capital, soit la mise en équivalence des capitaux spécifiques aux champs de départ et d’arrivée afin d’établir leurs valeurs relatives. Et cette conversion de capital suppose donc l’existence de taux de conversion. Or, ces taux de conversion ne sont pas donnés une fois pour toutes, ils sont l’objet de luttes. Et si ces luttes impliquent d’une certaine façon l’ensemble des agents de chaque champ, elles sont néanmoins essentiellement arbitrées par les agents qui ont plus que les autres le pouvoir d’agir, au sein de chaque champ, sur la valeur de son capital spécifique et sur la structure de la concurrence pour l’obtenir – ce pouvoir est appelé capital symbolique, une sorte de doublon subjectif de chaque espèce de capital objectif : « C’est la forme que prend toute espèce de capital lorsqu’elle est perçue à travers les catégories de perception qui sont le produit de l’incorporation des divisions ou des oppositions inscrites dans la structure de la distribution de cette espèce de capital » (Bourdieu, 1993, p. 55), et qui amène ainsi les agents, y compris dominés, à reconnaître la légitimité de la valeur de chaque espèce de capital et des conditions imposées pour l’obtenir.

La lutte pour le contrôle des taux de conversion entre capitaux est ainsi essentiellement la lutte entre les élites de chaque champ, et elle est donc aussi une lutte pour établir la hiérarchie entre les capitaux de chaque champ, soit une lutte pour obtenir une sorte de « méta-capital » symbolique : le pouvoir d’agir sur les conduites au sein de chaque champ. Cette lutte entre élites de chaque champ pour le contrôle des taux de conversion s’inscrit dès lors dans un espace relativement autonome, une sorte de méta-champ appelé le champ du pouvoir, dont le capital spécifique est par conséquent le « méta-capital » symbolique. La relation entre le champ du pouvoir et les champs spécifiques est donc d’une nature un peu différente de la relation entre les champs spécifiques : elle est déterminée là aussi par leur relation d’homologie structurale et par la médiation des points de vue (espace des possibles) portés par les agents sur l’espace des prises de position, mais il est difficile de parler de conversion de capital – les capitaux spécifiques n’ont pas à être convertis en « méta-capital » symbolique puisque le capital symbolique n’est que la dimension de légitimité de chaque capital spécifique.

Qu’en est-il de l’espace social dans ce modèle ? L’espace social est lui aussi appréhendé comme un champ, mais un champ lui aussi particulier : le champ de tous les champs en quelque sorte – mais non le « méta-champ » car il se confond avec eux : il est strictement coextensif à la structure hiérarchisée des rapports objectifs entre les champs tels qu’arbitrés essentiellement par le champ du pouvoir. La position d’un agent dans l’espace social est par conséquent définie par le capital générique que constituent le volume, la composition et l’ancienneté de tous les capitaux spécifiques qu’il possède (voir Bourdieu, 1984). Sa valeur est établie, via les taux de conversion fixés par le champ du pouvoir, par sa relation objective avec toutes les autres espèces de capitaux. En bref, l’espace social est l’espace des taux de conversion entre les différentes espèces de capital sur fond d’un vaste feuilletage d’homologies structurales entre les champs.

Ceci posé, on peut revenir sur la troisième fonction théorique de la notion d’homologie structurale – qui n’est en réalité qu’une conséquence logique de la précédente : elle résout simplement un autre problème, celui de la valeur et de la résorption de l’antagonisme entre théories internalistes et externalistes.

D’une part, dans le droit fil wébérien et par opposition aux théories marxistes qui font découler la valeur des biens de la valeur sociale de leurs consommateurs4, la valeur résulte d’un processus d’évaluation qui se joue au sein de chaque champ parmi les producteurs spécialisés de ce bien, en fonction de normes spécifiques et au terme de luttes de concurrence. D’autre part, Pierre Bourdieu affirme aussi que la valeur des biens dépend de l’ajustement entre l’offre et la demande, c’est-à-dire au fond du volume et de la nature de la demande – à l’instar des économistes néoclassiques, si ce n’est que le « système de préférences » constitue chez eux une boîte noire non interrogée alors que, chez Bourdieu, il est rapporté à ses conditions de formation (la réfraction de l’espace des positions sociales dans l’espace des prises de position). C’est le principe-même du modèle de la légitimité culturelle : le goût dominant est le goût dominant au sein de la classe dominante. Mais, on l’aura compris, cette dépendance est en réalité médiatisée par le champ, c’est-à-dire le processus d’évaluation qui s’y joue. Il faut en effet ajouter que ce sont les consommateurs que parviennent à enrôler les producteurs qui sanctionnent in fine ce processus d’évaluation – modalement : la littérature « pure » est celle qui est valorisée en tant qu’elle est sanctionnée, au titre de ses promesses de postérité, par la catégorie de consommateurs constituée par les pairs ; la littérature « commerciale » est celle qui est valorisée en tant qu’elle est sanctionnée, au titre de la renommée immédiate qu’elle procure (et de ses éventuels profits monétaires), par la catégorie de consommateurs constituée par les profanes. Cet arbitrage des stratégies de producteurs par les sanctions de la réception, chacune étant déterminée par une série causale relativement indépendante, est alors réglé par les homologies structurales entre le champ spécifique de production et l’espace social – d’où l’impression, souvent évoquée par Pierre Bourdieu pour imager son propos, d’une sorte de « magie sociale » ou d’« harmonie pré-établie » entre les attentes des consommateurs et les intentions esthétiques des producteurs.

« Les luttes internes sont en quelque sorte arbitrées par les sanctions externes. En effet, bien qu’elles en soient grandement indépendantes dans leur principe (c’est-à-dire dans les causes et les raisons qui les déterminent), les luttes qui se déroulent à l’intérieur du champ littéraire (etc.) dépendent toujours, dans leur issue, heureuse ou malheureuse, de la correspondance [homologique] qu’elles peuvent entretenir avec les luttes externes (celles qui se déroulent au sein du champ du pouvoir ou du champ social dans son ensemble) et des soutiens que les uns ou les autres peuvent y trouver » (Bourdieu, 1998, p. 416, c’est l’auteur qui souligne).

 

LES PROMESSES DE L’HOMOLOGIE

Au vu de la centralité du concept d’homologie dans la théorie des champs, on peut s’étonner qu’il ait été si peu défini par Pierre Bourdieu lui-même puis interrogé, réélaboré – par contraste avec les concepts de champ et d’habitus. Deux hypothèses sont possibles à ce sujet. D’une part, il s’agit là de la trace la plus manifeste de la manière dont la théorie a été construite à partir des débats structuralistes, alors que le mot « structuralisme » est devenu par la suite largement péjoratif et, qu’avec, les démarches macrosociologiques ont été mises au soupçon systématique. D’autre part, certaines des formulations de Pierre Bourdieu peuvent prêter à ambiguïté. Soucieux de fonder la vérité des pratiques dans les « relations objectives » inconscientes (la distribution des capitaux) et non les « interactions » conscientes, le sociologue tend parfois à « tordre le bâton dans l’autre sens » en insistant sur le caractère « automatique » des homologies structurales :

« Contrairement à ce que suggère Max Weber pour le cas particulier de la religion, l’ajustement à la demande n’est jamais complètement le produit d’une transaction consciente entre producteurs et consommateurs et, moins encore, d’une recherche voulue de l’ajustement, sauf peut-être dans le cas des entreprises de production culturelle les plus hétéronomes (que, pour cette raison même, on appelle justement “commerciales”). […] L’effet, que l’on peut dire automatique, de l’homologie soutient aussi l’action de toutes les institutions visant à favoriser le contact, l’interaction, voire la transaction, entre les différentes catégories d’écrivains ou d’artistes et leurs différentes catégories de clients bourgeois, c’est-à-dire notamment les académies, les clubs et surtout peut-être les salons, la plus importante sans doute des médiations institutionnelles entre le champ du pouvoir et le champ intellectuel » (Bourdieu, 1998, p. 410 et p. 412)5.

Les enjeux de lutte théorique s’étant déplacés, on peut probablement aujourd’hui se passer de cette sorte d’incartade au principe d’une causalité probabiliste (par opposition à « automatique »), et affirmer plus simplement que les homologies structurales sont des conditions de possibilité de l’interaction et de la circulation à l’intérieur et entre les champs, et qu’à ce titre, elles doivent être « activées » par les pratiques pour devenir effectives. Pour peu, bien sûr, que cette « activation » puisse être conçue comme parfois inconsciente ou effective indépendamment des intentions stratégiques explicites des agents.

Ceci aurait pour intérêt de remettre à l’agenda les promesses heuristiques du concept, comme y appellent Razmig Keucheyan et Laurent Tessier (2010) : il offre un outil conceptuel solide pour appuyer des analyses critiques situées à l’échelle macrosociologique. On peut néanmoins ajouter qu’en lui-même, il ne garantit pas l’analyste contre l’euphorie incontrôlée du commentaire structural qui, abstrayant d’une multitude de pratiques des schémas simplifiés, se persuade de voir des connexions insoupçonnées et des parentés cachées sans ressentir le besoin d’en démontrer les rapports objectifs ou les circulations concrètes. À ramener la diversité du monde à quelques structures élémentaires, celui-ci apparaît facilement comme une vaste série d’homologies dupliquées à l’infini. C’est en particulier le cas lorsqu’on se satisfait d’expliquer en deux mots une circulation ou une alliance entre champs ou entre positions sociales à partir d’homologies à très larges mailles. Pierre Bourdieu y a lui-même en partie cédé dans Homo academicus lorsqu’il expliquait l’extension de la crise étudiante de mai 1968 aux autres secteurs par l’homologie entre la position des intellectuels comme dominés dans le champ du pouvoir et celle des dominés des autres champs, et en particulier celles des ouvriers dominés dans l’espace social (Bourdieu, 1984, pp. 231-232) : ce type de schème explicatif pose immanquablement plus de questions qu’il n’en résout – pourquoi pas tous les intellectuels et tous les dominés de tous les champs ? ou pourquoi pas seulement les intellectuels dominés (« de second ordre », écrit Bourdieu) parmi les intellectuels dominés parmi les dominants…? pourquoi de façon si ponctuelle ? etc. (Gobille ; Damamme, Gobille, Matonti & Pudal ; Lomba & Mischi). Mais, considéré comme la désignation d’un problème à résoudre empiriquement, et adossé en particulier aux notions d’espace des possibles et de conversion de capital, le concept d’homologie structurale permet justement d’ancrer finement l’analyse interne des productions symboliques dans l’analyse sociologique des conditions de la pratique et des rapports de pouvoir.

L’étude des intermédiaires culturels appréhendés comme spécialistes de l’homologie structurale, soit de la mise en rapport plus ou moins intuitive et plus ou moins outillée de l’offre et de la demande, constitue ainsi un domaine d’enquêtes en plein développement6. De même, les enquêtes sur les circulations littéraires internationales, déterminées notamment par l’homologie structurale entre les champs littéraires nationaux, et entre ces derniers et le champ littéraire international, sont devenues l’un des lieux les plus inventifs de la sociologie de la littérature (Casanova ; Sapiro). Et certains usages non prévus par la théorie apparaissent tout aussi prometteurs. Ainsi de l’étude de la réception française des théories étatsuniennes de la justice par Mathieu Hauchecorne (2009 ; 2011) : le concept d’homologie lui permet de révéler une condition insoupçonnée des appropriations de l’œuvre de John Rawls, à savoir le fait que ce dernier comme la plupart de ses récepteurs se trouvent confrontés à un problème de trajectoire similaire quoiqu’apparu dans un contexte intellectuel, à une période, et donc sous des modalités variables : socialisés aux schèmes intellectuels de la théologie chrétienne, ils doivent euphémiser et retraduire ceux-ci dans des champs philosophiques, administratifs ou politiques où la croyance religieuse est devenue disqualifiée et disqualifiante – et cette homologie de trajectoire explique en partie que la théorie de la justice ait pu être appropriée dans des disciplines et à des pôles du champ politique très différents.

 

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Matonti (Frédérique), « La politisation du structuralisme. Une crise dans la théorie », Raisons politiques, n° 18, juin 2005, p. 49-71.

Panofsky (Erwin), Architecture gothique et pensée scolastique, précédé de L’Abbé Suger de Saint-Denis [1951], Paris, Minuit, 1967.

Roueff (Olivier), « Une magie sociale sans magiciens ? Les homologies structurales dans la fabrique des valeurs », dans Trente ans après La Distinction, sous la direction de Philippe Coulangeon & Julien Duval, Paris, La Découverte, 2013, pp. 153-164.

Sapiro (Gisèle) (dir.), Les Contradictions de la globalisation éditoriale, Paris, Nouveau Monde Éditions/Sociétés et Représentations, 2009.

 


Notes

  1. Pour une sociologie de ce “moment” intellectuel, voir Matonti.

  2. Dans sa préface à la traduction française, Pierre Bourdieu complique l’argument en y ajoutant un troisième terme : pensée scolastique et architecture gothique sont selon lui l’expression d’un même habitus, forgé lors de la socialisation des lettrés de la période et transféré dans le raisonnement scolastique comme dans la pratique architecturale (chez Panofsky, l’habitus désigne plus étroitement les seuls schèmes de pensée scolastique, transférés au domaine architectural).

  3. Les passages les plus explicites sur la notion d’homologie sont situés dans La Distinction. Critique sociale du jugement (1979) et Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire (1998). Un condensé du réseau de concepts dans lequel elle s’insère se trouve dans l’article sur « Le champ littéraire » : c’est peut-être la version la plus opérationnelle en tant qu’outil théorique pour l’enquête (Bourdieu, 1991). Enfin les premiers usages de la notion sont contemporains des formulations relationnalistes du concept de champ, soit deux articles sur la religion de 1971 : « Genèse et structure du champ religieux » et « Une interprétation de la théorie de la religion selon Max Weber ».

  4. Ce schème concerne en réalité les seuls biens symboliques, en particulier l’idéologie. Par opposition à la théorie classique (Smith, Ricardo) selon laquelle la valeur reposerait sur la quantité de travail nécessaire à la fabrication des marchandises, la valeur des biens reproductibles procède selon Marx des rapports de force entre capital et travail. On peut relever que Pierre Bourdieu, qui rejette pareillement la conception substantiviste de la valeur des économistes classiques ou néoclassiques, livre pourtant de façon surprenante une variante de la valeur-travail lorsque, dans Les Règles de l’art, il fait du travail ascétique nécessaire pour s’arracher aux forces hétéronomes le fondement ultime de la valeur des productions symboliques (Bourdieu, 1998, p. 145).

  5. Cette insistance est plus manifeste encore dans l’enquête sur le marché immobilier : au terme d’une minutieuse description de l’interaction entre un acheteur et un vendeur de maison individuelle, Pierre Bourdieu révèle que la vérité de cet échange réside en réalité dans l’effet d’homologie structurale entre les positions des deux agents ; et pour mettre les points sur les i, il ajoute, entre l’article de 1990 et sa reprise en ouvrage, l’adjectif « automatique » (Bourdieu, 2000, p. 203).

  6. Pour une mise en relation de l’étude des intermédiaires avec la question des homologies, voir Roueff. Plus largement, sur l’intermédiation culturelle, voir Jeanpierre & Roueff ainsi que Lizé, Naudier & Sofio.


Pour citer cet article :

Olivier Roueff, « Homologie », dans Anthony Glinoer et Denis Saint-Amand (dir.), Le lexique socius, URL : http://ressources-socius.info/index.php/lexique/21-lexique/155-homologie, page consultée le 24 juin 2017.