Définition

On appelle « énonciation éditoriale » l’ensemble des actions d’établissement, de transformation et de transmission des textes selon des normes et des contraintes propres à l’œuvre, aux formes de publication afin d’en déterminer (à l’avance) les conditions et les modalités de réception. Cette notion renvoie à l’idée d’une « élaboration plurielle de l’objet textuel », c’est-à-dire que ce dernier est le résultat d’une collaboration polyphonique « par toute instance susceptible d’intervenir dans la conception, la réalisation ou la production du livre ou de tout support ou dispositif associant texte, image et son » (Souchier, 1998, p. 141). Selon Emmanuël Souchier, « il s’agit de ne pas considérer le texte en dehors de sa réalité matérielle et sociale et de ne pas envisager l’œuvre “en soi”, mais en situation (selon ses conditions de production, de diffusion ou de réception) ». (Souchier, 1998, p. 1). Ainsi, l’énonciation éditoriale « est ce par quoi le texte peut exister matériellement, socialement, culturellement... aux yeux du lecteur » (Jeanneret & Souchier, 2005, p. 6).

 

Historique des emplois

Ce concept s’inscrit dans la lignée des travaux de Roger Chartier sur l’histoire de la lecture et des publics selon lesquels la production et la réception d’un objet textuel sont fonction des formes matérielles conjointement déterminées par l’auteur et l’éditeur. Cette idée trouve une résonance particulière dans les théories de l’esthétique de la réception, développées par Hans Robert Jauss et Hans Wolfgang Iser, pour lesquels toute œuvre est destinée à un « lecteur implicite », auquel pensent l’auteur et l’éditeur lors de la production d’un texte.

Tout livre serait le produit de deux dispositifs, complémentaires, mais distincts – la « mise en texte » et la « mise en livre » –, qui sont le résultat d’interventions, implicites et explicites, sur le contenu et la forme d’un texte pour qu’il réponde aux attentes d’un groupe déterminé de lecteurs. Cette notion peut être associée aux travaux sur la sociologie des textes de Donald Francis McKenzie selon lesquels tout texte est le résultat de l’ensemble des processus de production, de transmission et de réception. En tentant d’établir et de comprendre la relation entre la forme et le sens, l’approche bibliographique de McKenzie tente d’identifier les effets de sens produits par les formes matérielles d’un texte sur les conditions de production, les usages et les interprétations dans un contexte donné.

Bien que l’auteur puisse avoir des stratégies délibérément orientées vers un « lecteur implicite », le rôle de médiation de l’éditeur est fondamental puisqu’il « définit une stratégie éditoriale, choisit les textes, accompagne l’écrivain dans le processus d’écriture [...] et enfin suggère toutes les modifications nécessaires pour assurer le passage du texte (de l’auteur) au livre (au lecteur) » (Cadioli, 2002, p. 43). Ainsi, l’éditeur « hyperlecteur », selon l’expression de Cadioli, a une influence majeure sur la mise en forme d’un texte, et par conséquent sur les modes de production, de transmission et de réception d’un livre auprès d’une communauté de lecteurs spécifique.

 

Usages actuels et des applications récentes

D’un point de vue sémiologique, l’énonciation éditoriale repose sur deux caractéristiques : la pluralité des instances intervenant dans la constitution et la médiation d’un texte (auteur, éditeur, média, etc.) et le processus de dissimilation des marques d’énonciation éditoriale à travers ce que Souchier qualifie l’« image du texte », c’est-à-dire « une interdétermination du sens et de la forme [...] qui participe activement de l’élaboration des textes » (Souchier, 1998, p. 138). L’énonciation éditoriale forme ainsi un « texte second » dans la mesure où « le signifiant n’est pas constitué par les mots de la langue (“texte premier”), mais par la matérialité du support et de l’écriture, l’organisation du texte, sa mise en forme » (Souchier, 1998). Ce concept permet d’appréhender « l’image du texte » comme le résultat d’un processus d’ensemble : des intentions lors de la création et de la mise en forme (rôle de l’editor dans l’écriture) à l’influence de l’empreinte de la matérialité des supports sur les usages et pratiques (le rôle du publisher dans la lecture).

D’un point de vue sociologique, l’énonciation éditoriale est le résultat d’un processus social déterminé, « qui demeure largement invisible du public, mais qui peut néanmoins être appréhendé à travers la marque qu’impriment les pratiques de métiers constitutives de l’élaboration, de la constitution ou de la circulation des textes » (Jeanneret & Souchier, 2005, p. 6). Elle témoigne des jeux de pouvoir et des pratiques sociales, en plus des contraintes de production – techniques, esthétiques et financières – au moment de l’établissement des textes.

Bien qu’il soit associé à la culture de l’écrit, le concept peut être appliqué à différents domaines (littérature, médias, informatique) « où les textes doivent être institués en tant que formes pour circuler », mais dont « le mode d’existence de cette forme évolue » (Jeanneret & Souchier, 2005, p. 9). Brigitte Ouvry-Vial et Anne Réach-Ngô distinguent les expressions d’« écriture éditoriale » et de « geste éditorial ». Bien qu’ils soient complémentaires, ces concepts désignent deux approches différentes pour appréhender l’objet-livre. L’écriture éditoriale s’intéresse aux signes qui sont autant de marqueurs d’auctorialité éditoriale à travers l’analyse des éléments distinctifs de la forme d’un livre (typographie, organisation, mise en page) ce que Brigitte Ouvry Vial qualifie de « discours du livre » (Ouvry-Vial, 2007). Le « geste éditorial » concerne plutôt le rôle de l’éditeur, indispensable médiateur d’une œuvre entre auteur et lecteur. Ce concept permet de retracer l’importance et l’influence de la fonction éditoriale sur la production et la réception d’une œuvre en fonction des contraintes économiques et sociales du temps.

L'énonciation éditoriale trouve une résonance particulière dans les travaux de Marie-Ève Thérenty qui propose une nouvelle façon d'aborder des textes à travers ce qu’elle qualifie de « poétique des supports », c’est-à-dire l’analyse de la « part de littéralité (qualité évanescente et abstraite) » d’un texte dû à sa matérialité, son support. Cette approche tend à mesurer l’influence déterminante de la forme matérielle et des contraintes éditoriales qu’un écrivain perçoit pour son œuvre lors du processus de création.

 

Bibliographie

Cadioli (Alberto), « Sur les lectures de l’éditeur hyperlecteur », dans Autour de la lecture : médiations et communautés littéraires, sous la direction de Josée Vincent & Nathalie Watteyne, Québec, Nota bene, 2002, pp. 43-56.

Chartier (Roger), « Du livre au lire », Sociologie de la communication, vol. I, n° 1, 1997, pp. 271-290.

Iser (Wolfang), L’acte de lecture : théorie de l’effet esthétique, Bruxelles, Pierre Mardaga Éditeur, 1985.

Jeanneret (Yves) & Souchier (Emmanuël), « L’énonciation éditoriale dans les écrits d’écran », Communication et langages, n° 145, 2005, pp. 3-15.

Kraus (Dorothea), « Appropriation et pratiques de la lecture », Labyrinthe, vol. 3, n° 3, 1999, pp. 13-25.

McKenzie (Donald Francis), La bibliographie et la sociologie des textes, Paris, Éditions du Cercle de la Librairie, 1991.

Ouvry-Vial (Brigitte), « L’acte éditorial : vers une théorie du geste », Communication et langages, n° 154, 2007, pp. 67-82.

Ouvry-Vial (Brigitte) & Réach Ngo (Anne) (dir.), L’Acte éditorial. Publier à la Renaissance et aujourd’hui, Actes du colloque U. Paris 7 et U. Paris-Sorbonne, Paris, Garnier classique, 2010.

Réach-Ngô (Anne), « L’écriture éditoriale à la Renaissance. Pour une herméneutique de l’imprimé », Communication et langages, n° 154, 2007, pp. 49-65.

Réach-Ngô (Anne), « Instances et stratégies éditoriales à la renaissance : De la fabrique du livre à la fabrique de l’auteur », dans La Fabrication de l’auteur, sous la direction de Marie-Pierre Luneau & Josée Vincent, Québec, Éditions Nota bene, 2010, pp. 333-362.

Souchier (Emmanuël), « Formes et pouvoirs de l’énonciation éditoriale », Communication et langages, n° 154, 2007, pp. 23-38.

Souchier (Emmanuël), « L’image du texte. Pour une théorie de l’énonciation éditoriale », Les Cahiers de médiologie, n° 6, décembre 1998, pp. 137-145.

Souchier (Emmanuël), Lire & écrire : éditer – Des manuscrits aux écrans. Autour de l’œuvre de Raymond Queneau,Habilitation à diriger des recherches en lettres et sciences humaines, UFR Sciences des Textes et Documents, Université Paris VII Denis-Diderot, 1998.

Souchier (Emmanuël), « L’écrit d’écran. Pratiques d’écriture et informatique », Communication et langages, n° 107, 1996, pp. 105-119.

Thérenty (Marie-Ève), « Poétique historique du support et énonciation éditoriale : la case feuilleton au XIXe siècle », Communication et langages, n° 166, 2010, pp. 3-19.


Pour citer cet article :

Pascal Genêt, « Énonciation éditoriale », dans Anthony Glinoer et Denis Saint-Amand (dir.), Le lexique socius, URL : http://ressources-socius.info/index.php/lexique/21-lexique/190-enonciation-editoriale, page consultée le 30 mars 2017.