Définition du concept

Il est entendu de longue date dans la tradition sociologique que l’agent s’oppose à l’acteur. Au premier correspondrait une perspective axée sur les déterminations, le plus souvent associée à la théorie bourdieusienne, définissant des individus « pris dans la pratique et immergés dans l’action, agissant par nécessité » (Bourdieu, p. 67). Au terme d’acteur répondrait une tradition théorique opposée renvoyant à un individu « autonome, capable de calcul et de manipulation et qui non seulement s’adapte mais invente en fonction des circonstances et des mouvements de ses partenaires » selon la définition de Michel Crozier (Crozier, p. 38). Bernard Lahire esquissant dans son ouvrage L’homme pluriel (Lahire, 1998a) une théorie de l’acteur pluriel, choisit le terme « acteur » en dehors de cette connotation polémique habituelle, ainsi qu’il le précise dans les « avant-scènes » de cet ouvrage, afin de disposer « d’un réseau relativement cohérent de termes : “acteur”, “action”, “acte”, “activité”, “activer”, “réactiver” » pour penser la réalité sociale.

Bernard Lahire désigne sous le vocable d’acteur pluriel un individu se mouvant dans une société différenciée, au sein de laquelle il est amené à fréquenter, au cours de son parcours biographique, des contextes socialisateurs hétérogènes et potentiellement contradictoires entre eux. Pour le sociologue, un acteur pluriel est « un homme qui n’a pas toujours vécu à l’intérieur d’un seul et unique univers socialisateur, qui a donc traversé et fréquenté plus ou moins durablement des espaces (des matrices) de socialisation différents (et même parfois socialement vécus comme hautement contradictoires) » (Lahire, 1998b). On parlera ainsi d’acteur pluriel pour désigner un individu dont les manières de faire, de penser et d’agir, sédimentées en lui sous la forme d’un patrimoine de dispositions, d’habitudes ou de capacités à penser et à agir, ne sont pas homogènes, uniformes mais au contraire diversifiées et labiles selon les univers sociaux.

Tout acteur individuel n’est pas obligatoirement et universellement pluriel. Il faut se demander, à la fois, dans quelles conditions historiques un individu peut devenir pluriel et à quelle échelle d’observation le chercheur doit se placer pour mettre au jour ces phénomènes. La pluralité des dispositions est rendue possible dans nos sociétés contemporaines qui créent par exemple des situations de concurrence socialisatrice entre instances : école, famille, entreprise, salle de sport, etc. Pour en rendre compte, il faut pouvoir comparer les pratiques des mêmes individus dans divers univers sociaux (travail, famille, école, voisinage, église, parti politique, loisirs, etc.), et se donner les moyens d’observer les variations intra-familiales1, intra-professionnelles, etc., au sein même d’un univers social.

Historique des emplois

Si l’intuition de la multi-appartenance des acteurs individuels apparaît comme le rappelle Lahire (Lahire, 2012, pp. 126-138) chez de nombreux sociologues, tels Halbwachs (Halbwachs, pp. 67-68), Strauss (Strauss, pp. 41-42), mais aussi Michel de Certeau (Certeau), elle ne fait pas chez eux l’objet d’une réflexion systématique. La définition d’un acteur pluriel s’appuie chez Lahire sur une critique de la théorie des champs et une remise en cause de l’unicité et de la transférabilité de l’habitus pensées par Pierre Bourdieu. Celui-ci a en effet élaboré une vision homogène de l’acteur social façonné par un ensemble stable de principes (habitus, schèmes, normes, style de vie...) et présuppose leur cohérence et leur transférabilité d’un domaine de pratiques à l’autre. Lahire s’interroge, quant à lui, sur les conditions socio-historiques de l’unicité et de la pluralité de l’individu et invite à la prudence réflexive :

« Plutôt que de considérer la cohérence et l’homogénéité des schèmes qui composent le stock de chaque acteur individuel comme la situation modale, celle qui est la plus fréquemment observable dans une société différenciée, nous pensons donc qu’il est préférable de penser que c’est cette situation qui est la plus improbable, la plus exceptionnelle et qu’il est bien plus courant d’observer des acteurs individuels moins unifiés et porteurs d’habitudes (de schèmes d’action) hétérogènes et, en certains cas, opposées, contradictoires » (Lahire, 2001a, p. 50).

Défini théoriquement dans L’Homme pluriel (Lahire, 1998a), le concept est mis en œuvre dans Portraits sociologiques. Dispositions et variations individuelles (Lahire, 2002). Huit personnes sont interviewées à six reprises sur des thèmes très différents (école, famille, travail, amis, loisirs et activités culturelles, alimentation, santé, habillement). Le dispositif méthodologique permet de repérer pour chacun de ces acteurs des dispositions multiples, variables dans le temps et dans l’espace, et ainsi de déconstruire l’idée d’unité systématique des pratiques d’un acteur et d’éclairer le « jeu complexe de la possible réactivation/mise en veille des dispositions incorporées (plus ou moins cohérentes entre elles) ».

Cette réflexion était déjà avancée dans La Culture des individus (Lahire, 2004a) lorsque Lahire, envisageant les pratiques et les préférences culturelles des individus sous l’angle des variations intra-individuelles des comportements, et sans remettre en cause l’existence d’inégalités sociales devant les formes culturelles les plus légitimes, proposait d’appréhender les pratiques culturelles au niveau des individus. Il démontrait que la frontière entre « légitimité culturelle » et « illégitimité culturelle » ne sépare pas seulement les différentes classes sociales, mais partage les différentes pratiques et préférences culturelles des mêmes individus, dans toutes les classes sociales. Ce faisant, il soulignait la forte fréquence statistique des profils culturels individuels dissonants, mêlant des pratiques de légitimité différentes. La dissonance culturelle des individus est selon lui un des signes de la pluralité dispositionnelle des acteurs.

Usages actuels

Les derniers ouvrages de Bernard Lahire s’appliquent à la compréhension de la création artistique et plus particulièrement littéraire. Il met en évidence dans son ouvrage Franz Kafka. Eléments pour une théorie de la création littéraire (Lahire, 2010) que la théorie des champs permet avant tout de saisir des « stratégies d’agents en lutte, des rapports de force et de domination, des structures inégales de distribution des capitaux spécifiques » (Lahire, 2012, p. 203), et permet moins d’étudier la nature spécifique de ce qui se construit dans le cadre de l’activité artistique. Pour se donner les moyens de comprendre le contenu proprement textuel des œuvres littéraires, le sociologue propose d’étudier la manière spécifique dont Kafka s’engage dans le jeu littéraire, en fonction de ses expériences familiales, amicales, amoureuses, littéraires passées, sédimentées en lui sous la forme de dispositions à voir, à sentir, à agir. Les textes littéraires sont pensés comme la transposition de ces expériences plurielles vécues par l’auteur.

Entérinant dans son dernier ouvrage Dans les plis singuliers du social (Lahire, 2013) la volonté de fonder la sociologie à l’échelle des individus, Bernard Lahire rappelle qu’il est légitime pour la discipline sociologique d’aborder le « social à l’état incorporé » (Lahire, 2013, p. 14) au niveau des individus. Le monde social existe à l’état plié en chaque individu, « sous la forme de dispositions et de compétences incorporées » (Lahire, 2013, p. 14). L’acteur pluriel est un homme « multisocialisé » et « multidéterminé » (Lahire, 2013, p. 18) : il ne s’agit pas, pour le sociologue, de désigner une « pluralité identitaire2 » (Lahire, 2013, p. 125), mais bien une pluralité dispositionnelle. Celle-ci doit être empiriquement constatée sur chaque cas et ne peut être postulé a priori.

Ouvertures et perspectives

Si la sociologie a traditionnellement privilégié l’étude du social au niveau collectif (Lahire, 2005, pp. 153-154), s’intéressant aux variations entre classes sociales, à la formation des groupes sociaux ou de catégories sociales, le « social ne se réduit pas aux rapports sociaux entre groupes » (Lahire, 2006b, p. 342) mais est tout autant présent au niveau individuel que collectif. La notion d’acteur pluriel ouvre la voie à une sociologie de la pluralité dispositionnelle (la socialisation passée est plus ou moins complexe et différenciée et donne lieu à des dispositions hétérogènes et parfois même contradictoires) et contextualiste (les contextes d’actualisation des dispositions sont variés).

Effet d’échelle ou effet de société ? L’acteur nous apparaît aujourd’hui pluriel en raison de transformations historiques faisant que les acteurs traversent un plus grand nombre de sphères sociales de façon simultanée mais aussi à des raisons méthodologiques. L’attention portée à la fabrication socialement différenciée des acteurs permet de voir de l’hétérogénéité là où jusque-là les sociologues posaient que l’homogénéité des habitus allait de soi.

Bibliographie

Bourdieu (Pierre), Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1997.

Certeau (Michel de), L’Invention du quotidien, Tomes I & II, Paris, Gallimard, « Folio essais », 1990.

Crozier (Michel) & Friedberg (Erhard), L’acteur et le système, Paris, Seuil, 1977.

Halbwachs (Maurice), La Mémoire collective [1950], Paris, Presses Universitaires de France, 1968.

Lahire (Bernard), L’Homme pluriel. Les ressorts de l’action, Paris, Nathan, « Essais & Recherches », 1998a.

Lahire (Bernard), interview sur le site Nathan Université à propos de L’Homme pluriel : les ressorts de l’action, Nathan, « Essais & Recherches », 1998b, reproduit sur le site l’homme moderne, URL : < http://www.homme-moderne.org/societe/socio/blahire/entrevHP.html >.

Lahire (Bernard), L’Homme pluriel. Les ressorts de l’action, Paris, Hachette Littératures, « Pluriel », 2001a.

Lahire (Bernard), « De la théorie de l’habitus à une sociologie psychologique », dans Le travail sociologique de Pierre Bourdieu. Dettes et critiques, sous la direction de Bernard Lahire, Paris, La Découverte, « Sciences humaines et sociales », 2001b.

Lahire (Bernard), Portraits sociologiques. Dispositions et variations individuelles, Paris, Nathan, « Essais & Recherches », 2002.

Lahire (Bernard), La Culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi, Paris, Éditions La Découverte, « Laboratoire des sciences sociales », 2004a.

Lahire (Bernard), « Le sociologue, l’individuel et le singulier », L’Inactuel. Psychanalyse et Culture. Le Singulier, n10, 2004b, pp. 199-209.

Lahire (Bernard), « Sociologie, psychologie et sociologie psychologique », Hermès, no 41, 2005, pp. 153-154.

Lahire (Bernard), La Condition littéraire. La double vie des écrivains, Paris, La Découverte, «Textes à l’appui », 2006a.

Lahire (Bernard), L’homme pluriel : les ressorts de l’action, Paris, Hachette Littératures, « Pluriel », 2006b.

Lahire (Bernard), Franz Kafka : éléments pour une théorie de la création littéraire, Paris, La Découverte, « Textes à l’appui », 2010.

Lahire (Bernard), Ce qu’ils vivent, ce qu’ils écrivent. Mises en scène littéraires du social et expériences socialisatrices des écrivains, Paris, Éditions des Archives Contemporaines, 2011.

Lahire (Bernard), Monde pluriel. Penser l’unité des sciences sociales, Paris, Seuil, « La Couleur des idées », 2012.

Lahire (Bernard), Dans les plis singuliers du social : individus, institutions, socialisations, Paris, La Découverte, « Laboratoire des sciences sociales », 2013.

Strauss (Anselm L.), Continual Permutations of Action, New York, Aldine de Gruyter, 1993.


Notes

  1. Lahire a montré dans Tableaux de famille que la famille est rarement un espace de socialisation homogène, mais peut au contraire constituer un espace de socialisation divers pour un enfant entre par exemple, « un père analphabète, une soeur à l'université, des frères et soeurs en réussite scolaire, d'autres en échec ».

  2. Comme le rappelle l’auteur dans la note de bas de page 1 dans Lahire, 2013, p. 125.


Pour citer cet article :

Frédérique Giraud, « Acteur pluriel  », dans Anthony Glinoer et Denis Saint-Amand (dir.), Le lexique socius, URL : http://ressources-socius.info/index.php/lexique/21-lexique/42-acteur-pluriel, page consultée le 27 juin 2017.