Définition du concept

Le concept de transfert réfère à un processus d’échange dans lequel des objets, des idées ou des pratiques sont transférés à travers deux ou plusieurs cultures (nationales, régionales, internationales). Il est surtout d’usage dans les sciences humaines, notamment l’histoire culturelle, les études littéraires et l’anthropologie. L’analyse de ces transferts interculturels se fait de préférence sur les discours et pratiques culturels et littéraires : on étudiera l’échange d’idées scientifiques ou de courants artistiques, de textes littéraires, traduits ou non, etc. Mais elle peut également englober des aspects politiques et économiques comme le développement du libéralisme politique ou le commerce des livres. Dans les études de transfert, l’analyse des relations entre les échanges culturels d’une part et la construction d’identités (nationales et régionales) d’autre part occupe une place centrale. C’est dire qu’elles préconisent une approche transnationale des cultures passées et présentes à l’encontre de l’historiographie et des études littéraires traditionnelles pour lesquelles la nation, entité stable et homogène, formait le cadre de référence par excellence. En accentuant le rôle constitutif des relations interculturelles dans la naissance d’identités culturelles, les études de transfert repositionnent le rôle de la nation, plutôt que de le nier simplement (comme peut le faire le comparatisme).

Inspirées par le « cultural turn », le « linguistic turn » et le poststructuralisme, les études de transfert interprètent les pratiques de transfert en étroite relation avec leur contexte historique, en prêtant une attention suivie aux différentes significations que les discours et pratiques culturels peuvent recevoir dans des contextes historiques variables. L’intérêt se porte en premier lieu sur le contexte historique spécifique dans lequel un « objet de transfert » naît et reçoit une certaine signification. On analysera également les différents réseaux à travers lesquels ces objets ou idées sont transférés. Finalement, sont pris en compte les motifs d’intégration des objets de transfert dans la culture d’accueil ainsi que les éventuelles réinterprétations les accompagnant. Dans tout ceci, non seulement les échanges réussis, mais aussi les transferts ratés instruisent sur les relations culturelles.

Sous l’influence de l’anthropologie, la micro-histoire et la « Alltagsgeschichte », les études de transfert accordent une grande importance au rôle de l’individu médiateur ou « passeur » (artiste, intellectuel, éditeur, traducteur, migrant, etc.) et à l’étude des pratiques de transfert concrètes. Parmi celles-ci, on distingue des pratiques de transfert discursives (traductions ou essais, critiques, écrits journalistiques, anthologies, etc., portant sur des cultures étrangères) et des pratiques de transfert institutionnelles se développant dans des réseaux transnationaux (associations, revues, salons, académies, maisons d’édition, etc.). Finalement, les « lieux de médiation » comme les régions frontalières et les cultures multilingues suscitent aussi l’attention.

Historique des emplois

Dans la seconde moitié des années 1980, Michael Werner et Michel Espagne, historiens de la culture et théoriciens de la littérature associés au Centre National de la Recherche Scientifique, ont créé leconcept de transfert comme une critique de l’historiographie sociologique et des études littéraires comparatistes structuralistes. Selon eux, le comparatisme étudie les relations culturelles en comparant des entités isolées entre lesquelles on supposait, souvent de façon assez intuitive, des influences. Les transferts, par contre, sont vus comme des processus d’échange réels, donnant lieu à de véritables relations interculturelles. Espagne posait le concept comme suit :

« Il (un transfert culturel) ne peut pas être une relation d’influence littéraire entre deux auteurs appartenant à deux aires linguistiques différentes. D’abord parce que la notion d’influence tend à rabattre la dynamique de l’échange du récepteur sur le producteur de message et qu’elle suppose plus qu’elle démontre l’existence d’une relation immédiate, quasiment magique, entre les deux. […] Lorsqu’un objet passant la frontière transite d’un système culturel à un autre, ce sont les deux systèmes culturels qui sont engagés dans ce processus de resémantisation » (Espagne, 1999, p. 32).

Les historiens comparatistes partageaient les critiques formulées par Werner et Espagne sur le paradigme, mais en comparant justement des entités nationales statiques, ils le réaffirmaient :

« Lorsqu’on compare un groupe social en France et en Allemagne, on s’interdit par exemple d’aboutir à la conclusion selon laquelle l’appartenance nationale ne serait nullement un trait pertinent, la comparaison conforte le clivage national et rend problématique sa remise en question » (Espagne, 1999, p. 36).

Pendant les années 1980 et 1990, Werner et Espagne se focalisent sur les transferts culturels et littéraires entre la France et l’Allemagne aux xviiie et xixe siècles, entretenant des contacts avec des historiens et spécialistes de la littérature allemande comme Hans-Jürgen Lüsebrink et Matthias Middell. Ils ont analysé entre autres la présence des références allemandes dans la vie culturelle française, les transferts réalisés par des médiateurs enseignants ou philosophes, le rôle de la région frontalière de Sachsen comme lieu de médiation ou le développement des études littéraires françaises en relation étroite avec les disciplines allemandes Espagne, 1991 ; 1999 ; Espagne & Middell ; Espagne & Greiling ; Lüsebrink & Reichardt 1994 ; 1998).

Dès les années 2000, Werner et Bénédicte Zimmerman critiquent certains aspects des études de transfert. Certes, celles-ci avaient contribué à découvrir des mécanismes complexes d’échange et à affiner des théories comme le diffusionnisme, mais selon Werner et Zimmerman elles traitaient tout de même encore trop souvent d’échanges entre des cultures nationales statiques et de la fonction des transferts dans la seule culture d’accueil. Les nouvelles interprétations données à un « objet de transfert » dans la culture d’accueil pouvaient, selon eux, également influencer la culture source. Et les auteurs de lancer le concept d’« histoire croisée », concept qui a gagné du terrain depuis et qui demande que l’on accorde davantage d’attention à la réciprocité des transferts sur toutes les cultures impliquées dans le processus d’échange. Il en résulte un point d’intersection où peuvent se produire des événements susceptibles d’affecter à des degrés divers les éléments en présence, en fonction de leur résistance, perméabilité ou malléabilité, et de leur environnement (Werner & Zimmermann, 2002 ; 2004 ; Middell, 2001).

Usages actuels du concept

L’étude actuelle des transferts culturels se focalise malgré tout, comme c’était le cas dans les deux dernières décennies, sur les échanges entre deux cultures nationales. À côté des transferts franco-allemands, on note une extension géographique vers les échanges culturels entre l’Allemagne et les États-Unis, la France et le Royaume-Uni et les Pays-Bas et l’Allemagne (Tatlock & Erlin ; Charle, Vincent & Winter ; Konst, Noak & Leemans). Lüsebrink, quant à lui, a analysé les transferts littéraires dans le monde francophone de l’Afrique, de l’Amérique du Nord et de l’Europe (Lüsebrink 2002 ; 2003 ; 2010). Suite à la popularité croissante d’approches transnationales, résumées sous le label « spatial turn », les études de transfert se voient intégrées dans la « global history » et les études postcoloniales, et prennent davantage les échanges intercontinentaux comme leur objet d’étude (Middell & Naumann ; Conrad & Randeria). À côté d’une telle extension géographique, on observe une extension chronologique vers les transferts au Moyen Âge et aux xve et xvie siècles (Turgeon, Delâge & Ouellet ; Krieger & North). En même temps, l’attention se déplace aussi vers les transferts régionaux et intranationaux à l’intérieur de cultures multilingues (Cortjaens, De Maeyer & Verschaffel ; Meylaerts, 2004). Au niveau des disciplines, les traductologues rejoignent les historiens de la culture, les sociologues et les spécialistes de la littérature pour donner aux études de transfert un véritable profil interdisciplinaire (Meylaerts, 2009 ; D’hulst ; Even-Zohar).

Bibliographie

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Pour citer cet article :

Reine Meylaerts et Tessa Lobbes, « Transfert », dans Anthony Glinoer et Denis Saint-Amand (dir.), Le lexique socius, URL : http://ressources-socius.info/index.php/lexique/21-lexique/55-transfert, page consultée le 30 mars 2017.