Principales définitions du concept

Le terme « postcolonial » désigne un moment historique de rupture radicale avec les dominations impériales (l’accession à l’indépendance des pays colonisés par la Grande Bretagne, notamment l’Inde en 1947, la France ou encore l’Espagne, la Hollande, le Portugal). Il vise un corpus produit par des auteurs qui théorisent ou non aussi leur création comme postcoloniales. Il s’agit alors de l’ensemble d’une production littéraire voire culturelle qui a en commun une langue héritée d’une histoire de domination coloniale et est composé d’œuvres (publiées avant ou après les indépendances) qui remettent en cause les présupposés coloniaux ; d’une littérature écrite (empreinte ou non de discours littéraire oral) dans sa propre langue ou une langue autre que celle héritée de la colonisation ou mêlant les deux langues (ou plusieurs langues) ; ou encore des œuvres émanant d’auteurs issus des empires coloniaux vivant dans les pays ex-colonisateurs ou d’auteurs issus de communautés autochtones (Amérindiens, Aborigènes, Maoris, Africains d’Afrique du Sud, etc.) ou de communautés issues des traites esclavagistes (Noirs, Créoles, Métis, etc.). Enfin, « postcolonial » renvoie également à une théorie (ensemble d’une production critique pluridisciplinaire, interdisciplinaire, comparatiste) qui étudie non seulement les œuvres d’auteurs issus des empires coloniaux (ou membres de communautés minoritaires dans les ex-colonies ou ex-métropoles ou dans des territoires toujours administrés par une ex-puissance coloniale) mais relit aussi des œuvres d’auteurs (canoniques) métropolitains à l’aune de nouveaux concepts et en s’intéressant aux discours et contre-discours de domination, de réfutation et de résistance (anticoloniale, féministe, antiraciste, anti-impérialiste) et aux stratégies (idéologiques, poétiques, narratives, linguistiques) : de réappropriations de racines (d’une authenticité antérieure à la colonisation), d’une histoire (nationale, communautaire) passée ou d’une situation contemporaine ; de recouvrement identitaire (métissage, hybridité, entre-deux, nativisme, créolité/créolisation, cosmopolitisme) ou linguistique (traduction, empreint, code-switching, diglossie, plurilinguisme) ; de thématisation des migrations (diaspora, exil, transnationalisme), des nationalismes, des situations de minorités, de la globalisation (déplacement des frontières) ; de dénonciation des nouveaux modes de domination et de nouvelles hégémonies (linguistiques, représentationnelles, idéologiques) des diffusions culturelles ; de mise en valeur de résistances et de combats contre les oppressions, etc.

Historique des emplois

Étroitement liée à une pensée qui accompagne les bouleversements successifs des rapports Nord-Sud (mouvements indépendantistes, décolonisation, tiers-mondisme, désenchantement des indépendances, globalisation), caractérisée par son ancrage dans le travail du matériau littéraire, influencée par une critique marxiste (Antonio Gramsci), le post-structuralisme et l’après New Criticism, inspirée par les écrits d’écrivains, de philosophes, d’anthropologues, de critiques littéraires, de psychanalystes, d’historiens et de sociologues (Raja Rao, Aimé Césaire, C. L. R. James, Jean-Paul Sartre, Frantz Fanon, Wilson Harris, Chinua Achebe, Michel Foucault, Louis Althusser, Clifford Geertz, Roland Barthes, Mikhaïl Bakhtine, Jacques Derrida, Jean-François Lyotard, Gilles Deleuze, Félix Guattari, Jean Baudrillard, Jacques Lacan, Michel de Certeau, Pierre Bourdieu, etc.), la théorie postcoloniale se développe d’abord à la fin des années 1970, dans des champs disciplinaires universitaires en pleine mutation, aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Australie. Des Areas studies à leur ouverture pluridisciplinaire aux Cultural studies, la voie ouverte par les Postcolonial studies privilégie d’abord les sciences sociales et l’anthropologie culturelle, elle croise les préoccupations des Black studies, stimule celles des études sur les minorités et favorise le développement des Gender studies ainsi que l’institutionnalisation des études de la marge. Trois orientations primordiales peuvent être distinguées dans les avancées de la théorie postcoloniale et n’ont eu de cesse de s’étoffer, de se complexifier, de se diversifier ou d’être remises en cause par les chercheurs. La première voit le jour avec la parution de The Orientalism d’Edward W. Saïd, souvent cité comme point de départ des Postcolonial Studies, une étude de discours d’inspiration foucaldienne dans laquelle l’orientalisme est considéré comme

« la distribution d’une certaine conception géo-économique dans des textes d’esthétique, d’érudition, d’économie, de sociologie, d’histoire et de philologie ; c’est l’élaboration non seulement d’une distinction géographique (le monde est composé de deux moitiés inégales, l’Orient et l’Occident), mais aussi de toute une série d’“intérêts” que non seulement il crée, mais encore entretient par des moyens tels que les découvertes érudites, la reconstruction philologique, l’analyse psychologique, la description de paysages et la description sociologique ; il est (plutôt qu’il n’exprime) une certaine volonté ou intention de comprendre, parfois de maîtriser, de manipuler, d’incorporer même, ce qui est un monde manifestement différent (ou autre et nouveau) ; surtout, il est un discours qui n’est pas du tout en relation de correspondance directe avec le pouvoir politique brut, mais qui, plutôt, est produit et existe au cours d’un échange inégal avec différentes sortes de pouvoirs, qui est formé jusqu’à un certain point par l’échange avec le pouvoir politique (comme dans l’establishment colonial ou impérial), avec le pouvoir intellectuel (comme dans les sciences régnantes telles que la linguistique, l’anatomie comparées, ou l’une quelconque des sciences politiques modernes), avec le pouvoir culturel (comme dans les orthodoxies et les canons qui régissent le goût, les valeurs, les textes), la puissance morale (comme dans les idées de ce que “nous” faisons et de qu’“ils” ne peuvent faire ou comprendre comme nous) » (Saïd, p. 25).

En fait la thèse de Saïd « est que l’orientalisme est − et non seulement représente − une dimension considérable de la culture politique et intellectuelle moderne et que, comme tel, il a moins de rapports avec l’Orient qu’avec “notre” monde» (Saïd, p. 25). Alors que la démarche de Saïd se tourne vers « une nouvelle éthique de la recherche dans le traitement de l’“autre” » (Berger, p. 18) éminemment liée aux situations contemporaines, la seconde orientation de la théorie postcoloniale, conceptualisée par le South Asian Subaltern studies, mobilise la catégorie gramscienne de « subalterne » qui désigne des « groupes sociaux “ aux marge de l’histoire”, exclus de toute dynamique sociale, privés d’identité et réduits à la subordination par des groupes sociaux hégémoniques et dominants » (Corio, p. 315). Dirigé par Ranajit Guha, ce collectif d’historiens indiens créé au début des années 1980, mène une « critique de l’histoire nationaliste (le nationalisme bourgeois) qui subordonne les réactions populaires au grand récit de la création de la nation indienne » et propose de faire « une histoire par le bas qui affiche le rôle des masses dans l’histoire des luttes anticoloniales, en associant – au moins dans la première phase – à la tradition marxiste, une analyse créative des formes et des limites de la domination, restaurant en particulier le rôle actif (agency) de la paysannerie » (Diouf, p. 24). Suite aux critiques de Gayatri Spivak (1988), pour qui

« l’intellectuel et l’historien au lieu d’essayer de manière fictive de recouvrer une voix et une conscience à jamais effacées des archives de l’histoire, devraient s’occuper de dépister l’itinéraire de son effacement c’est à dire d’analyser de l’intérieur des textes de la subalternité les façons dont le sujet subalterne est construit discursivement » (Spivak, 1990, p. 31 cité par Corio, p. 317),

le groupe se tourne de plus en plus « vers les analyses du discours et des exercices textuels et iconographiques [accordant] une attention plus soutenue aux oppositions et aux différences entre l’Inde et l’Occident » (Diouf, pp. 24-25). Il s’assigne pour entreprise historiographique, à l’instar des travaux de Dipesh Chakrabarty1 qui visent à « provincialiser l’Europe » (provincializing Europe), la mission de constituer un territoire propre s’écartant des traditions de pensées héritées de la philosophie des Lumières.

Se démarquant des recherches de ce groupe, la démarche de la derridienne Spivak, en prêtant grande attention aux discours dominants (productions idéologiques et représentations) et à leur déconstruction, tend à recouvrer la manière dont le discours colonial a fabriqué le silence du subalterne. Elle reconnait que la figure du subalterne, dont la subalternité est moins une définition sociologique ou anthropologique qu’« une position à l’intérieur de la chaîne sémiotique qui structure le texte social » (Fornari, citée par Corio, p. 316), subit « le plus clair exemple de violence épistémique » (Spivak, 2009, p. 37), par  le biais du « vaste projet, hétérogène et orchestré à distance, de constitution du sujet colonial comme Autre » (Spivak, 2009, p. 37). Cette édification qui dessine moins deux mondes étanches – celui du colonisé et celui du colonisateur – qu’elle n’esquisse de possibilités de négociation et de résistance, est prolongée par la troisième orientation de la théorie postcoloniale. Conduite par Homi K. Bhabha, celle-ci s’appuie sur une réflexion d’inspiration tout à la fois bakhtinienne, fanonienne et lacanienne, et ouvre au brouillage de la binarité entre colonisés et colonisateurs, dominés et dominants (Bhabha). Par son travail sur l’hybridité, Bhabha

« souligne la part d’imitation chez le colonisé, mais aussi la façon dont le colonisateur est modifié par son séjour dans le pays autre. Il trouve des exemples de ce va-et-vient dans la longue histoire des rapports entre les Anglais et l’Inde. Pour lui, c’est par cette influence réciproque des partenaires que passe le désir de changement et de modernité » (Bardolph, p. 33).

Pour Bhabha, qui relit l’ouvrage de Fanon, « Peau noire, masques blancs n’est pas une division bien nette ; c’est une image double, de faux-semblant, du désir d’être dans deux endroits à la fois » (Bhabha, p. 44). Comme le souligne Bardolph, chez Bhabha

« l’important est l’imitation : mimicry, l’art de mimer. C’est ce qui porte le colonisé à être en tous points semblable au dominant, tout en sachant qu’il garde son identité propre. De même, le colonisateur qui demande l’acculturation de ses administrés sait que ce qu’il demande n’est pas une impossible identité à son image : c’est une “version autorisée de l’altérité” qui se produit et cette imitation est dangereuse pour le maître car celui qui imite bénéficie, lui, d’une double vision. Marlow dans Au cœur des ténèbres de Conrad se sent menacé par la ressemblance des nègres, dans leur différence, avec sa propre humanité. De cette double duplicité naît un espace hybride, un entre-deux ou un espace-tiers où les formes de résistance s’inventent. À partir de l’exemple des rapports entre Anglais et Indiens sous le Raj, Bhabha étend le modèle à la période postcoloniale et aux autres pays. Pour lui, les analyses des stéréotypes et des discours coloniaux et néocoloniaux doivent constituer une “ethnologie critique  de l’Occident” » (Bardolph, p. 41).  

Les divers chantiers ouverts et les modèles d’analyses forgés par les théoriciens de la critique postcoloniale ont bien été délimités en 1989 par le programmatiqueThe Empire Writes Back (Ashcroft, Griffiths & Tiffin, 1989). Dans cet ouvrage collectif qui rend compte de la production du contre-discours anti-colonial et anti-impérialiste en le théorisant,

« B. Aschcroft, G. Griffiths et H. Tiffin ont présenté quatre modèles d’analyse (procédures d’étude caractérisant les travaux postcoloniaux) : les modèles nationaux ou régionaux (l’œuvre comme expression d’une nation ou d’une région avec la thématique de l’identité placée au centre de la recherche) ; ceux fondés sur la race (du type “Black Writing Studies” aux États-Unis ou dans le domaine francophone, la notion de “littérature nègre”) ; les modèles comparatifs (du type “Commonwealth Studies”, où l’analyse courante dans le domaine francophone consiste à étudier conjointement littérature africaine subsaharienne et littérature antillaise, l’étude pouvant aussi dégager des éléments formels qui semblent caractériser certaines littératures postcoloniales comme un usage spécifique de l’ironie, de l’allégorie etc.) ; les modèles larges fondés sur des éléments que l’on considère partagés par toutes ou la plupart des littératures (comme les travaux de H.K. Bhabha qui considèrent la nature des sociétés postcoloniales et les types d’ “hybridizations” − métissage, créolisation d’É. Glissant − comme déterminant de grands éléments formels des œuvres) » (Moura, pp. 48-49).

Alec G. Hargreaves et Mark McKinney ont, quant à eux, tenté de différencier les diverses approches d’analyses postcoloniales, en les déclinant sur une échelle qui mesure le positionnement politique du critique selon la graphie choisie du terme :

« In the theoretical debate surrounding the post-colonial condition, a distinction may be drawn between “soft” and “hard” approaches. On the one hand, in its soft version the “post” in “post-colonial” is taken by some critics to mean “after”, “because of”, and even unavoidably “inclusive” of colonial ; on the other hand, it signifies more explicit resistance and opposition, the “anticolonial” (Hutcheon). In an effort to avoid ambiguity, Boehmer distinguishes betweenpost-colonialpractices, defined by a descriptive, chronological relationship with the end of the empire, and a postcolonial stance, grounded in resistance to (neo)-colonial oppression. Extending Boehmer’s typology, it is possible to distinguish a third type of relationship with the end of the empire, which we may designate as post/colonial, i.e. essentially detached from the post (-) colonial problematic » (Hargreaves & McKinney, p. 22).        

Exposé des usages actuels et des applications récentes du concept 

La lecture postcoloniale est souvent une lecture déconstructrice et soupçonneuse, réflexive, à l’affût des évidences et des réflexes ethnocentristes, des discours trop lisses. Elle questionne l’altérité, la construction (fantasmatique, sociale, idéologique, culturelle, cultuelle) du soi et de l’autre, les idéologies, les imaginaires et les contextes dans lesquels ils sont produits, les cultures, les rapports entre les cultures, les contextes politiques et historiques du développement des cultures, les questions de culture hégémonique ou minoritaire, etc. Tout en influençant sans doute la façon de lire les textes littéraires, ceux des anciennes colonies et ceux des métropoles (même s’ils ne traitent pas forcément d’empire, de race, de nation ou de colonialisme), le développement des études postcoloniales se poursuit depuis près de quarante ans, animé par des discours politiques ajustés aux bouleversements idéologiques du monde contemporain : disparition des blocs Est-Ouest, chute du marxisme, crise de la pensée tiers-mondiste. Les textes postcoloniaux, fiction et théorie, s’inscrivent dans un monde désormais globalisé où les savoirs circulent rapidement, les écrivains se lisent de plus en plus entre eux, le brouillage des frontières (identitaires, linguistiques) va grandissant, des littératures de langues vernaculaires s’affirment, plus nombreuses. Les procédés d’écriture postcoloniale s’apparentent à ce qu’on a pu désigner comme caractéristiques de l’écriture postmoderne (discontinuité, collage, polyphonie, déréalisation, pastiche, ironie, etc.) à cela près, comme le relève avec justesse Bardolph, 

« que la théorie postcoloniale dans son ensemble réfute la vision post-moderne du mélange des cultures comme trop proche du consensus dominant qui fait glisser le discours sur le multiculturel à un relativisme culturel démobilisateur. […] Certains critiques soulignent que tout oppose une démarche [postcoloniale] qui privilégie ce qu’on nomme agency, la prise en charge par le sujet du devenir collectif, motivation politique, et la contemplation pessimiste [post-moderne] mais impuissante du désordre contemporain, contemplation désabusée qui serait elle-même de la domination culturelle. […] Le post-moderne met au cœur des productions le problème de la représentation, favorisant le métafictionnel et la réflexivité de l’œuvre, alors que le post-colonial cherche finalement une représentation plus adaptée à la prise de conscience qui permettrait le changement social » (Bardolph, p. 47).

Prenant acte de la vivacité des littératures du Commonwealth et des littératures francophones, lusophones, hispanophones (entendus très largement d’abord comme corpus de textes d’auteurs issus de l’empire colonial, et écrivant à partir de l’ex-colonie ou de l’ex-puissance coloniale), la critique postcoloniale s’est considérablement développée, avec un retard notable cependant concernant la critique des littératures francophones qui intègrera ces problématiques très tardivement – du moins dans son développement institutionnel français (si on excepte les travaux de Bernard Mouralis). Les deux sphères linguistiques et théoriques anglophones et francophones qui sont demeurées longtemps presque étanches l’une à l’autre ne correspondent pas seulement à la division des influences des ex-empires anglais et français : certes, les chercheurs des deux sphères se tournent longtemps respectivement le dos (comme elles ont peu mêlé les corpus qu’elles étudient), mais paradoxalement aussi, alors que la critique nord-américaine et britannique porte une attention particulière aux auteurs postcoloniaux de langue française en France (et dans les DOM et TOM), leur consacrant une pléthore d’études, jusqu’aux années 1990, ces mêmes auteurs sont marginalisés et ignorés par la critique universitaire française. Ainsi les Postcolonial studies ont-elles souvent réfléchi à la situation postcoloniale française à partir d’universités qui ne sont pas françaises tout en s’inspirant de théoriciens qui viennent de la scène française, dessinant une « paxtonisation » des études postcoloniales en France à partir de 2005 (Blanchard & Bancel, p. 31). Progressivement, le postcolonial rejoint les études sur les littératures francophones, une dénomination qui, après avoir longtemps désigné les littératures d’expression française hors de France (Maghreb, Afrique subsaharienne, Caraïbes, Québec, etc.) ou écrites, en France, par des auteurs issus de l’immigration ou des DOM TOM, sert parfois aussi à englober la littérature française selon l’utilisation de certains critiques qui estiment ainsi ôter au terme « francophone » sa charge négative (minorisante, idéologique, néocoloniale) en l’appliquant littéralement. Le travail de Jean-Marc Moura illustre une telle avancée. En s’appuyant sur des études de l’analyse du discours et de l’énonciation comme celles de Dominique Maingueneau et en les appliquant aux contextes linguistiques spécifiques des auteurs, il théorise une « scénographie postcoloniale » et tente de définir une poétique qui lui est spécifique :

« Pour l’auteur francophone, il s’agit d’établir son texte dans un milieu instable (et d’abord au plan linguistique), où les hiérarchies sont fluctuantes et mal acceptées, les publics hétérogènes, et de le faire reconnaître sur une scène littéraire occidentale qui lui est peu propice. D’où la nécessité d’une scénographie précise réagissant à tant d’incertitudes. À partir de cette situation d’énonciation présupposée par l’œuvre se développent certaines options formelles. C’est la description et l’étude de celle-ci qui fondent le projet d’une poétique postcoloniale » (Moura, p. 122).

Malgré la multiplicité des aires géographiques de la production des corpus des œuvres et de la critique (Amériques, Afrique, Inde, Caraïbe, etc.), une constante est remarquable : le postcolonialisme permet la réflexion sur les échanges et les interactions entre anciennes puissances coloniales et pays nouveaux, le dialogue « entre une critique occidentale longtemps hégémonique, les œuvres et les réflexions provenant des autres lieux du monde » (Bardolph, p. 12). Concernant l’ex-colonisateur et l’ex-colonisé, en métropole et dans les anciennes colonies, il s’interroge sur celui qui parle (écrit, produit un discours, des représentations, un imaginaire) et sur le lieu à partir duquel il le fait.

Quelles limites (historiques, géographiques) au postcolonial, où commence-t-il et quand s’arrête-t-il ? Quel rapport entretient-il avec l’impérialisme, le néocolonialisme, les forces de domination et d’oppression capitaliste ? La variété des approches de la théorie postcoloniale a bien été relevée par Moura :

« Graham Huggan a pu présenter ce champ de recherches comme une provisoire et fragile alliance entre la pensée marxiste anticoloniale et le poststructuralisme. D. Murphy observe justement que les “analyses matérialistes” de Neil Lazarus ou Benira Parry sont en effet à l’opposé des analyses lacaniennes de Homi Bhabha ou de la déconstruction de Gayatri Spivak. […] Zhang Yinde a montré comment l’appropriation du postcolonialisme par des intellectuels chinois a pu donner lieu à une forme inédite de nationalisme culturel » (Moura, p. 3).

Ces questions sont aujourd’hui débattues par des centaines d’ouvrages et encore plus d’articles théoriques dont certains tentent de définir leur objet tout en développant la réflexion sur l’objet lui-même, caractérisant cette théorie par une réflexivité flexible et une grande intertextualité (dialogue implicite ou explicite entre théoriciens). Les débats d’abord internes à ces études sont parfois très virulents. Les critiques déplorent une insuffisante prise en compte de la diversité des expériences coloniales et des réalités locales des pays anciennement colonisés (Ella Shohat), pointent dans certains développements théoriques le manque de teneur politique (Neil Lazarus) et problématisent l’action de l’intellectuel (Stuart Hall). Ils estiment que la déconstruction est une antipolitique, essentiellement de la phraséologie sans aucune analyse et, la critique de l’orientalisme développée par Saïd, une démonstration largement en deçà de la violente manifestation du pouvoir capitaliste-colonialiste qu’elle a produit (Ahmad Aijaz), stigmatisent le ratage des enjeux socio-économiques dans les analyses au profit d’une survalorisation du paradigme discursif (Benita Parry) ou d’un aveuglement politique droitier (Ahmad Aijjaz). Ils attaquent la sur-détermination coloniale qui réduit l’histoire des populations colonisées à ce phénomène (Fernando Coronil), évaluent comme exagérée voire déformée l’importance vouée à la mondialisation (Timothy Brennan).

Ouverture vers d’autres concepts et/ou vers d’autres perspectives 

On doit aux penseurs de la théorie postcoloniale de nouveaux concepts provenant des domaines de la philosophie, de la psychanalyse, de la philologie, de la linguistique, de la poétique, de la rhétorique, de la pragmatique. Agency, location, différance, surveillance, tiers-espace, hybridité, subalterne, polyphonie, dialogisme, ironie, parodie, transculturation, traduction, métaphore, allégorie, etc. sont autant d’outils plus ou moins bien définis et opératoires qui rendent compte du dynamisme d’un champ de recherche extrêmement hétérogène. À ces approches textuelles plus traditionnelles dans le champ postcolonial (étude des discours et représentations), s’ajoutent désormais des développements interdisciplinaires orientant les recherches selon au moins deux nouvelles directions. L’une explore « les conditions socioéconomiques de production, de circulation et de réception des textes littéraires et critiques, en articulant les théories postcoloniales à des approches historiques ou sociologiques plus anciennes accoutumées au travail des données empiriques disparates » (Ducournau & Vettorato, pp. 178-179). En se penchant sur le paratexte (Richard Watts), sur les postures biographiques (Sarah Brouillette), en faisant une histoire postcoloniale du livre par l’étude de la circulation de l’écrit et de l’oral dans les sociétés colonisées d’Asie ou d’Afrique (Robert Fraser) ou celle de maison d’édition (Gail Low), en esquissant une anthropologie des pratiques d’écriture et d’oralité (Karin Barber), ces travaux prolongent ceux de Graham Huggan. À l’aune d’une observation des rapports de force économiques et culturels hérités de la colonisation, ce dernier forge le concept d’ « exotisme postcolonial » et pose à nouveaux frais les notions de « postcolonialité » et de « postcolonialisme » afin de mieux faire apparaître ces tensions :

« défini comme un mode de perception esthétique, un dilemme ou un système sémiotique, [le concept d’exotisme postcolonial] occupe dans tous les cas un lieu de conflit discursif entre deux régimes de valeurs – la notion est empruntée à John Frow. C’est, d’une part, la postcolonialité, “système d’échange symbolique et matériel dans lequel le langage de résistance lui-même est susceptible d’être manipulé et consommé”, fruit d’un marché mondial, et d’autre part, le postcolonialisme, “ensemble de pratiques oppositionnelles lâchement connectées”, soutenu par une rhétorique de résistance. L’intersection constante de ces deux régimes permet à Huggan de souligner combien les “écrivains et les penseurs ostensiblement anticoloniaux travaillent tous, et pour certains d’entre eux, de manière fort apparente, dans un contexte néocolonial de commercialisation des biens culturels” » (Ducournau, p. 283).

Une autre orientation ouvre le chantier d’une « new imperial history, telle que pratiquée par Kathleen Wilson, Ann Laura Stoler, Antoinette Burton, Shula Marks ou Catherine Hall » qui entreprennent « de régénérer l’histoire de l’Empire britannique en y incorporant certains concepts-clés de la théorie postcoloniale, comme la notion de “race” ou de “genre” ou l’interprétation de la métropole et de la périphérie comme un tout (ce que l’histoire coloniale et a fortiori l’histoire britannique s’était toujours refusées à accepter) » (Sèbe, p. 96).

Considérant que le principal défaut de la théorie postcoloniale est son rapport à l’européocentrisme, la perspective décoloniale se construit par décentrement radical en valorisant la subalternité et en se référant aux écrits des « philosophes créoles et indiens des xixe et xxe siècles (José Carlos Mariátegui, Rodolfo Kusch, Fausto Reinaga, Manuel Quintín Lame), d’auteurs indiens et espagnols de l’époque coloniale (Waman Poma de Ayala, Bartolomé de Las Casas), d’auteurs caribéens (Aimé Césaire, Franz Fanon) » (Boidin). Issues de réflexions de chercheurs latino-américains qui s’appuient sur « des legs des empires espagnol et portugais du xvie au xxe siècle pour considérer le système-monde », ces études articulent « les analyses économiques, sociologiques et historiques avec des développements philosophiques » en considérant que « loin d’être un appendice mineur des processus économiques et politiques » la culture « est au contraire constitutive des processus d’accumulation capitaliste » (Boidin).

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Notes

  1. « Let us call this the project of provincializing ‘‘Europe’’, the ‘‘Europe’’ that modern imperialism and (third-world) nationalism have, by their collaborative venture and violence, made universal » (Chakrabarty dans Aschcroft, Griffiths & Tiffin, 1995, p. 385).


Pour citer cet article :

Djemaa Maazouzi, « Postcolonial(isme) », dans Anthony Glinoer et Denis Saint-Amand (dir.), Le lexique socius, URL : http://ressources-socius.info/index.php/lexique/21-lexique/54-postcolonial-isme, page consultée le 30 mars 2017.