Définitions

En sociologie de la culture, l’adhésion est d’abord un mode de croyance se caractérisant par une soumission immédiate et inconsciente à un ordre établi, à une domination (Bourdieu, 1980). Le terme peut aussi désigner « le processus qui fait passer de l’opinion à la croyance, […] d’une diversité de façons de voir et de faire à la certitude qu’il n’y en a qu’une qui vaille » (Viala, 1999, pp. 177-178). Dans cette perspective, plus graduelle (l’adhésion n’est pas instantanée mais progressive), il existe différentes modalités d’adhésion (feinte, contrainte, réservée, passagère, etc.).

Historique des emplois

La notion d’adhésion apparaît d’abord en rhétorique, notamment dans le traité d’Aristote, où elle est envisagée comme l’assentiment d’un auditoire aux thèses et aux valeurs défendues par un orateur. Dans la perspective pratique du philosophe – il écrit un traité destiné aux orateurs –, l’adhésion est le but à atteindre. C’est dire si l’essentiel de l’effort théorique se situe ailleurs : Aristote ne cherche pas, en effet, à définir ce phénomène mais à relever les moyens – discursifs surtout – qui permettent à l’orateur de l’obtenir de son auditoire.

Si la notion survit dans la tradition rhétorique, c’est avec la naissance de l’esthétique, au xviiie siècle, que le phénomène n’est plus seulement pensé comme un objectif mais comme l’assise du jugement (de goût, en l’occurrence). Kant en fait ainsi, dans sa Critique de la faculté de juger (Kant), la condition première de ce type de jugement : « […] si l’on déclare alors que l’objet est beau, on croit avoir pour soi toutes les voix et l’on prétend à l’adhésion de chacun, bien que toute sensation personnelle ne soit décisive que pour le sujet et sa satisfaction propre » (Kant, p. 79).

Considérée encore aujourd’hui comme une condition du jugement de goût, la notion connaît une extension de sens en sociologie de la culture, en particulier dans les travaux de Pierre Bourdieu, où elle est employée pour désigner le phénomène d’accord immédiat à une opinion, une valeur, une idéologie. De l’ordre du réflexe, l’adhésion constitue, sinon la source, du moins l’un des supports privilégiés de la violence symbolique, dans la mesure où cette dernière

« s’institue par l’intermédiaire de l’adhésion que le dominé ne peut pas ne pas accorder au dominant (donc à la domination) lorsqu’il ne dispose, pour le penser et pour se penser ou, mieux, pour penser sa relation avec lui, que d’instruments de connaissance qu’il a en commun avec lui et qui, n’étant que la forme incorporée de la relation de domination, font apparaître cette relation comme naturelle » (Bourdieu, 1998, p. 41 ; Voir aussi Bourdieu, 1997).

Inconditionnelle, l’adhésion ne se réalise pourtant pas sans conditions ni soutiens. L’examen par Bourdieu des mécanismes sociaux et des institutions qui rendent les adhésions possibles le montre bien, comme en rendent compte les travaux d’autres sociologues sur les multiples relais (institutionnels, familiaux, amicaux, etc.) qui soutiennent une adhésion religieuse (Weber, 1996 ; 2003) ou esthétique (Becker).

Usages actuels

Les travaux d’Alain Viala sur la galanterie française (Viala, 1999) et ses considérations théoriques plus générales sur les études littéraires (Viala, 2005) mettent à l’honneur la notion d’adhésion et invitent à percevoir ce phénomène comme un processus inscrit dans le temps et, dès lors, nécessairement graduel (certaines adhésions pouvant être timides, feintes, contraintes, réservées, etc.). Ils mettent aussi en évidence, dans la lignée des recherches de Bourdieu, que l’adhésion à un ordre de valeurs (esthétiques, politiques, morales, religieuses, etc.) se manifeste dans les discours, mais aussi dans les comportements et les postures. Nos propres travaux s’inscrivent dans cette logique en interrogeant plus particulièrement les effets multiples des socialisations et des sociabilités dans les processus d’adhésion esthétique (Vrydaghs).

Bibliographie

Aristote, Rhétorique, Paris, Flammarion, « GF Flammarion », 2007.

Becker (Howard S.), Outsiders. Études de sociologie de la déviance, Paris, Métailié, « Leçons de choses », 1985.

Bourdieu (Pierre), Le Sens pratique, Paris, Minuit, « Le sens commun », 1980.

Bourdieu (Pierre), Méditations pascaliennes, Paris, Éditions du Seuil, « Liber », 1997 (rééd. « Points Essais », 2012).

Bourdieu (Pierre), La Domination masculine, Paris, Éditions du Seuil, « Liber », 1998.

Kant (Emmanuel), Critique de la faculté de juger, Paris, Vrin, « Bibliothèque des textes philosophiques », 2000.

Viala (Alain), « L’éloquence galante, une problématique de l’adhésion », dans Images de soi dans le discours : la construction de l’ethos, sous la direction de Ruth Amossy, Lausanne-Paris, Delachaux & Niestlé, « Textes de base en sciences des discours », 1999, pp. 177-195.

Viala (Alain), Lettre à Rousseau sur l’intérêt littéraire, Paris, Presses Universitaires de France, « Quadrige », 2005.

Vrydaghs (David), « La concurrence des adhésions : nietzschéisme et surréalisme chez André Masson », Sociologie de l’art – OPuS, no 15, 2010, pp. 159-185.

Weber (Max), Sociologie des religions, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Sciences Humaines », 1996.

Weber (Max), L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme suivi d’autres essais, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des Sciences Humaines », 2003.


Pour citer cet article :

David Vrydaghs, « Adhésion », dans Anthony Glinoer et Denis Saint-Amand (dir.), Le lexique socius, URL : http://ressources-socius.info/index.php/lexique/21-lexique/70-adhesion, page consultée le 22 octobre 2017.