Définition

Le concept de genre est fondé sur l’idée que le sexe n’est pas qu’affaire de biologie, autrement dit qu’il existe une construction sociale et culturelle des différences entre les sexes (« On ne naît pas femme, on le devient », Beauvoir, p. 13)

Contrairement au sexe, le genre n’est donc pas une variable, mais un système – c’est d’ailleurs pourquoi on parle « du » genre, par opposition « aux » genres qui désignent masculin et féminin du point de vue grammatical. Autrement dit : le genre est « une logique globale qui organise la société, jusque dans ses moindres recoins » (Clair, p. 8), « un système de bicatégorisation hiérarchisé entre les sexes (hommes/femmes) et entre les valeurs et représentations qui leur sont associées (masculin/féminin) » (Bereni & al., p.10).

En cela, le genre est un outil d’une grande force heuristique car il constitue une grille de lecture, un ensemble de questionnements qui permettent de décentrer le regard et de constater que ce qui allait de soi n’est peut-être ni si naturel ni si évident que cela. On a ainsi pu dire du genre qu’il était « une catégorie utile d’analyse » (Scott ; Fougeyrollas & al.) que l’on peut mobiliser à la fois pour l’étude des pratiques sociales, et pour l’analyse des discours, y compris (et ce n’est pas là le moindre de ses intérêts) des discours scientifiques (Chabaud-Rychter & al.). Ainsi, « [l]es théories du genre […] ne se bornent pas à montrer quelque chose qu’on avait oublié de voir, […] elles participent à en transformer la perception et donc la compréhension » (Clair, p. 10). Issu des études sur les femmes (Women studies), elles-mêmes nées du féminisme dit de la « deuxième vague » au cours des années 1960-1970 (Riot-Sarcey), le genre est un concept polysémique et riche, qui fut adapté dans la plupart des sciences humaines et sociales. Il peut ainsi se prévaloir d’une histoire singulière ancrée dans chacune de ces disciplines en fonction des contextes nationaux et des temporalités de sa réception (Butler & al.).

Pour Joan W. Scott, l’une des premières théoriciennes du genre en histoire, le genre est un « élément constitutif de rapports sociaux fondés sur des différences perçues entre les sexes » et la « façon première de signifier des rapports de pouvoir » (Scott, pp. 141-142). Elément du discours, le genre participe également des pratiques, car il est, pour chacun×e de nous un réservoir de représentations, de normes et de « symboles culturellement disponibles », variables dans le temps et dans l’espace social, mais toujours profondément intériorisés par les individus. Ces normes et ces symboles « sont exprimés dans des doctrines religieuses, éducatives, scientifiques, politiques ou juridiques et prennent la forme typique d’une opposition binaire, qui affirme de manière catégorique et sans équivoque le sens du masculin et du féminin. » Or, bien qu’issue du rejet de possibilités alternatives, « [l]a position qui émerge comme position dominante est déclarée l’unique possible. L’histoire ultérieure est écrite comme si ces positions normatives étaient le produit d’un consensus social plutôt que d’un conflit » (Scott, pp. 141-142).

Historique des emplois 

Dans l’étude des arts comme ailleurs, les études sur le genre ont émergé dans la foulée des études sur les femmes – domaine avec lequel elles sont encore souvent assimilées. Pendant longtemps, en effet,

« les recherches féministes ont été largement consacrées à l’étude des expériences sociales des femmes, dans une perspective “compensatoire” face à des savoirs disciplinaires qui, prétendant étudier des individus abstraits, se sont en pratique majoritairement focalisés sur les hommes et le masculin » (Bereni & al., p. 10).

Dans cette idée, depuis les années 1970, les études sur les femmes ont permis de revaloriser les productions des créatrices en montrant qu’il a bien existé un art produit par des femmes et que celui-ci est digne de l’intérêt des historien×ne×s, ne serait-ce que pour comprendre les ressorts de cette postérité différentielle (Nochlin ; Planté, 1989). Cette démarche de redécouverte et de réhabilitation est nécessaire pour l’enrichissement des canons culturels (Pollock) et des corpus pédagogiques (Showalter ; Bonnemaison-Paquin). Elle permet ainsi de contrer le « déni d’antériorité » (Naudier, 2000) dont les créatrices ont souffert : en effet,

« [à] l’échelle de l’histoire littéraire, une des procédures de disqualification des femmes consiste à réitérer le caractère inédit de leur présence : les écrivaines sont toujours nouvelles en littérature […]. Elles apparaissent ainsi comme d’éternelles débutantes du monde des Lettres. La rhétorique de la nouveauté les empêche, en conséquence, de faire date en laissant une trace dans l’histoire littéraire » (Naudier, 2010, p. 7).

Le problème est que cette histoire des créatrices, pour diverses raisons (focus sur les seules créatrices, recontextualisation historique insuffisante, etc.), reste relativement disqualifiée sur le plan académique et se retrouve, pour cette raison, confrontée à une véritable « impasse de la réhabilitation » (Sofio, 2009, p. 10). Concentrer le regard sur les seules créatrices présente ainsi le risque que l’image de leurs parcours se trouve déformée (Sofio, 2013). Dans cette perspective, l’application de la grille de lecture du genre permet d’élargir la focale, d’analyser, dans un aller-retour permanent, les positions respectives des artistes/auteurs des deux sexes, et les configurations des mondes de l’art. Ainsi, « en inoculant du “genre” dans l’histoire des intellectuels, […] [on peut lutter] contre l’opposition nature-culture si implicitement structurante dans ce domaine (femmes-nature, homme-culture) dans la foulée de Michel Foucault s’efforçant de “dénaturaliser” l’histoire et les sciences sociales » (Racine & Trebitsch, p. 14). Le but est bien, là encore, de

« mettre en avant le genre comme variable identitaire “construite” (socialement, culturellement, psychiquement...), donc évolutive et sur laquelle nous avons possibilité d’agir […] [ce qui] revient finalement à réclamer que le travail des artistes femmes soient jugé de la même manière que celui de leurs collègues masculins et à refuser qu’il soit systématiquement interprété à l’aune de la “féminité”, tout en reconnaissant la possibilité qu’il puisse exprimer des problématiques particulières (notamment féministes) » (Dumont & Sofio, p. 33).

Enfin, le genre s’articule à d’autres types de rapport de pouvoir liés à la race, à la classe, à l’âge, à l’orientation sexuelle, etc. On rend compte de cet entrecroisement des rapports sociaux à travers la notion d’intersectionnalité (Crenshaw) dont le but est de mettre en évidence la co-construction ou consubstantialité des dominations (Kergoat, 1982). Certaines chercheuses, toutefois, mettent en garde contre un usage de ce concept qui serait avant tout porté par la volonté de rendre compte des perspectives individuelles, craignant que la fragmentation des analyses du social ne conduise à l’atomisation des luttes et au relativisme (Kergoat, 2012).

Usages actuels 

Pour ce qui concerne l’étude des productions artistiques et intellectuelles, on peut distinguer deux grands types d’usage du genre, qui ne sont pas exclusifs l’un de l’autre, même s’ils sont de facto rarement mobilisés ensemble.

Le premier des usages du genre recouvre les analyses qu’on pourrait dire internalistes. Celles-ci prennent avant tout pour objet les œuvres, les discours, les images, et tendent plutôt à se rattacher à la philosophie, à la linguistique, à la psychanalyse ou à l’histoire de l’art et de la littérature. En effet, « [c]omme les sujets humains, les productions culturelles peuvent manifester des symptômes – contradictions internes, fissures sémantiques, incohérences – qui témoignent de pressions et de processus inconscients » (Solomon-Godeau dans Dumont, 2011, p. 324). Ces éléments, qui rendent manifeste le genre comme ordre normatif, émergent et sont étudiés soit à l’intérieur d’une même œuvre, soit au sein d’un corpus d’œuvres. Depuis les années 1990, en outre, les écrits de Judith Butler (2006) et de Teresa de Lauretis – la première à se revendiquer d’une « Queer theory » – ont contribué au développement d’une nouvelle conceptualisation du genre, centrée sur l’analyse des imaginaires et des discours, et très fortement inspirée de la psychanalyse, de la « French theory » et des travaux de Michel Foucault (Berger). Ainsi, pour Butler par exemple, « il n’y a pas d’identité de genre cachée derrière les expressions du genre ; cette identité est constituée sur un mode performatif par ces expressions, celles-là mêmes qui sont censées résulter de cette identité » (Butler, 2006, p. 96). On comprend dès lors que le genre vu comme une performance sans cesse renouvelée, ait particulièrement séduit les spécialistes d’art contemporain, de danse ou de cinéma (Dumont).

À l’inverse, le second type d’usages du genre peut être qualifié de matérialiste en ce qu’il implique une attention moins (ou moins exclusivement) centrée sur les œuvres elles-mêmes, que sur les artistes/auteur×e×s d’une part, ou sur les publics d’autre part. Le propre de cet ensemble d’études est d’opérer une recontextualisation historique, politique, sociale de la production et/ou de la réception des biens symboliques. Dans cette perspective, le genre,

« compris comme l’ensemble des valeurs et des normes intériorisées par les individus et structurées par l’idée d’une différence et d’une hiérarchie (l’une et l’autre à la fois naturalisées et indissociables) entre “masculin” et “féminin”, traverse en effet la création artistique (c’est-à-dire tant les modalités de la production artistique […] que les productions elles-mêmes), comme il traverse toute pratique sociale » (Dumont & Sofio, pp. 33-34 ; voir aussi Naudier & Ravet).

Ainsi, on peut, par exemple, réintégrer les créatrices dans « l’état du système des possibilités [...] qui se trouvent offertes par l’histoire, et qui déterminent ce qu’il est possible et impossible de faire ou de penser à un moment donné du temps dans un champ déterminé » (Bourdieu, p. 70). On s’intéresse également aux carrières des artistes hommes et/ou femmes (Gemis), à leur accès différentiel à la postérité (Lang & Lang), à l’existence d’une division sexuelle du travail artistique (Buscatto & al.), ou bien aux effets du genre sur les pratiques de lecture (Albenga ; Gutermann) ou d’interprétation des images (Crane) – l’énumération est évidemment loin d’être exhaustive. Ces perspectives, qui sont aujourd’hui plus développées dans les domaines de la littérature et de la musique, que pour les arts visuels, sont plutôt le fait de sociologues, d’historien×ne×s, de politistes ou des chercheur×e×s relevant d’une histoire « sociale » de l’art ou de la littérature.

Bibliographie 

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Pour citer cet article :

Séverine Sofio, « Genre (gender) », dans Anthony Glinoer et Denis Saint-Amand (dir.), Le lexique socius, URL : http://ressources-socius.info/index.php/lexique/21-lexique/65-genre-gender, page consultée le 22 aot 2017.