Emplois

Le concept d’identité est sans doute l’un de ceux qui a été le plus utilisé dans les sciences humaines au cours des dernières décennies, bien au-delà de la seule sociologie. Mobilisé par des disciplines qui ont longtemps passé pour être centrées, de façon prioritaire du moins, soit sur l’individu, soit sur les collectivités, l’identité est un concept carrefour, aussi bien pour l’anthropologie, l’ethnologie, la sociologie, l’histoire ou la psychanalyse que, de façon un peu moins centrale, pour la linguistique, la philosophie, l’économie ou encore les études littéraires.

Ce caractère central du concept fait sans doute sa force, en le situant au cœur de toute réflexion sur l’être humain et ses pratiques. Il explique dans le même temps son caractère labile. Il a été travaillé différemment dans de multiples disciplines et, au sein de celles-ci, par différents courants. De plus, terme de sens commun, il est souvent utilisé de façon relativement lâche, comme si sa signification allait de soi. Enfin, il a fait l’objet d’emplois militants nombreux, en particulier dans le contexte des combats féministes, gay/lesbian/queer et des revendications de minorités ethniques, informées notamment par les théories issues des courants post-coloniaux.

La notion d’identité a constitué, et continue de constituer, l’un des ressorts majeurs de certaines problématiques et de certains débats idéologiques et politiques, qui témoignent du versant « culturaliste » des questions politiques contemporaines. Ces usages se sont déclinés de façons multiples, et selon diverses finalités. En témoignent, pour se borner à un exemple récent, le débat français sur l’« identité nationale », initié par Nicolas Sarkozy dans un contexte électoral, ou encore les luttes, parfois âpres, pour faire reconnaître telle ou telle identité et faire concrétiser cette reconnaissance sur le plan des dispositions légales (voir, en France toujours, les polémiques autour du « mariage pour tous » en 2013).

Volontiers associé à un essentialisme que les sciences sociales s’emploient à critiquer – et sur la critique duquel elles se fondent en partie –, le terme a pu inciter à une certaine méfiance. Ceci explique pourquoi ceux qui le mobilisent en tant qu’outil heuristique à part entière le redéfinissent presque tous en s’efforçant de circonvenir cette dimension. Eu égard à sa nature particulière, l’attitude adoptée vis-à-vis du concept et de son usage peut passer pour un indicateur de positionnement au sein du champ de la recherche, tout particulièrement en France. La recherche hexagonale s’est longtemps distinguée en cela de la situation prévalant dans le monde anglo-américain, où cette notion fait moins problème et se trouve au contraire envisagée de façon positive.

Au cours de son histoire au sein des sciences sociales, ce n’est qu’après avoir été envisagé dans le cadre de l’étude d’autres domaines d’activité, et au final de façon relativement tardive, que le concept a été mis en œuvre pour rendre compte d’enjeux ressortissant à la sphère de la création littéraire dans une perspective proprement sociologique. De ce point de vue, les traditions anglo-américaines et franco-européennes ont fini par se recouper partiellement, qu’il s’agisse d’éclairer l’identité d’écrivain ou des paramètres non directement liés au statut de créateur, comme l’identité de genre ou l’origine culturelle, même si les types d’approche et les sujets d’études respectifs divergent.

 

Définitions

Traditionnellement, l’identité se définit comme le « [c]aractère de ce qui demeure identique ou égal à soi-même dans le temps » (Trésor de la langue française, [En ligne]). Elle est en particulier constituée par des éléments d’ordre personnel – d’histoire individuelle – en même temps que par des appartenances socialement sanctionnées et avalisées : à une nationalité, à une « classe » ou catégorie sociale, à un sexe ou un genre, à une profession, à un groupe ethnique, à une classe d’âge, etc. L’identité est par conséquent une notion désignant ce qui, à la fois, distingue et rapproche une entité socio-culturelle (qu’il s’agisse d’un individu ou d’une collectivité) de celles avec lesquelles elle est mise en relation, que ce soit d’opposition, d’affinité ou de simple coexistence. Elle apparaît en ce sens comme un construit social, en même temps que comme désignant une réalité avant tout relationnelle, qui suppose nécessairement une dynamique d’identification à ce qui caractérise (ou est censé caractériser) telle ou telle appartenance identitaire de façon particulière.

Les chercheurs en sciences sociales qui ont théorisé ce concept – ils sont pour l’essentiel issus du monde anglo-américain, dans un premier temps du moins – insistent tout particulièrement sur ce caractère construit, qu’ils s’inscrivent dans le paradigme de l’interactionnisme symbolique, qui envisage l’identité à la fois comme le moyen et le produit d’une interaction, ou qu’ils relèvent plutôt de la nébuleuse post-moderniste ou déconstructionniste, dont participent les courants post-coloniaux, féministes ou queer, qui investissent volontiers l’identité comme le lieu et l’enjeu idéologique de luttes socio-politiques. La première perspective se présente le plus souvent comme censément « neutre » sur le plan axiologique et idéologique, en retrait face aux enjeux sociétaux. Elle n’a guère connu d’utilisations spécifiques dans le domaine des études littéraires avant les travaux de Nathalie Heinich. La seconde, en revanche, n’est nullement apolitique. Elle se conçoit, au contraire, en tant que discours critique, comme un moyen d’action à part entière, ce qui se ressent dans la façon dont elle conçoit cette notion.

 

Historique

L’interactionnisme symbolique dans le monde anglo-américain

Aux États-Unis, dans le sillage des travaux pionniers de George Herbert Mead en psychologie sociale (Mead, 1934), et plus largement dans le cadre des recherches menées au sein de l’École de Chicago, les sciences sociales ont tôt mobilisé de façon approfondie et systématique le concept d’identité, notamment au sein du courant des community studies. Intégrée à l’arsenal des concepts structurants de la pensée sociologique nord-américaine, l’identité s’est, tout spécialement, vu accorder une place centrale dans le développement de l’interactionnisme symbolique, chez Erving Goffman et Howard S. Becker entre autres.

Pour ce qui concerne Goffman – traduit en France (aux Éditions de Minuit à partir des années 1970), au contraire de la plupart des autres auteurs de ce courant –, son approche de l’identité s’inscrit dans le cadre de ses travaux sur les interactions interpersonnelles dans la vie quotidienne. Il les aborde dans une perspective qui, mettant en parallèle les comportements dans la vie courante et ceux de l’acteur de théâtre sur une scène, le conduit à formaliser ce qu’il désigne comme une « analyse dramaturgique » (Goffman, 1973 [1959]). Dans le cadre de ces recherches, il s’emploie en particulier à souligner combien les participants d’une interaction (verbale, notamment, mais pas uniquement) s’efforcent à éviter de perdre la face et de faire perdre la face à leurs interlocuteurs, engagés qu’ils sont dans des processus ritualisés, qu’il aborde de façon plus systématique dans un ouvrage ultérieur consacré, précisément, aux Rites d’interaction, et qui contribuent à la place et à la marge de manœuvre laissée aux intervenants, en fonction de leur identité.

« Dans toute société, chaque fois que surgit la possibilité matérielle d’une interaction verbale, on voit entrer en jeu un système de pratiques, de conventions et de règles de procédure qui sert à orienter et à organiser le flux des messages émis. On s’accorde sur le lieu et le moment de la conversation, sur les thèmes d’ouverture et sur l’identité des interlocuteurs admis » (Goffman, 1974 [1967], pp. 32-33).

Si le concept d’identité n’est en tant que tel pas au cœur de la réflexion de Goffman, il a en revanche reçu par la suite, au sein de l’interactionnisme symbolique, une attention beaucoup plus systématique et approfondie et connu de considérables et notables déclinaisons.

Chez des auteurs comme Sheldon Stryker, George J. Mc Call et J. L. Simmons, Peter J. Burke ou encore Jonathan Turner, en dépit de la diversité d’inflexions de leurs théories respectives, l’identité est considérée comme un ensemble de possibles constitutifs du soi (self), mouvant et multiple. La diversité des identités susceptibles d’être adoptées, ou plus précisément « performées » (dans la théorie de Stryker en particulier) par les sujets en fonction d’une place au sein d’une structure sociale et de situations particulières, voire en fonction d’objectifs circonstanciels, est susceptible de faire l’objet d’une description hiérarchisée. Chacune des identités que peut endosser un individu apparaît comme associée à des idéaux qui déterminent des horizons d’attente spécifiques en termes comportementaux et qui prescrivent par conséquent des attentes, tant du point de vue du soi que de ceux qui ont à évaluer et à apprécier son identité, et la conformité d’un comportement avec les caractéristiques associées à telle ou telle identité particulière.

La question de l’identité s’inscrit volontiers à cette aune dans la perspective d’une sociologie des émotions. Celles-ci seraient des « marqueurs d’adéquation » de telle ou telle identité : à travers les interactions qui sanctionnent leurs appartenances, les acteurs mettent leur identité en jeu et la soumettent par conséquent à la sanction d’une reconnaissance (qui renforce dans ce cas l’investissement dans telle identité particulière), mais aussi, dans le même temps, au risque d’une remise en question ou d’un démenti.

« In identity theory, […] emotions motivate individuals to play roles in which they receive positive reinforcement, and emotions also inform individuals about the adequacy or their performances and their commitments to identities in the salience hierarchy. Emotions thus drive individuals to play roles in ways that art consistent with normative expectations, definitions of the situation, cultural values, and highly salient feelings about self » (Turner, 2006, p. 337).

En somme, selon la perspective de l’interactionnisme symbolique, il n’y a d’identité que pour autant que celle-ci soit effectivement reconnue par autrui. De ce point de vue, dans le regard que les autres portent sur l’individu qui endosse une identité, aussi bien que pour ce dernier, l’interaction apparaît comme le lieu même où se joue la reconnaissance, c’est-à-dire la vérification de l’identité, qui correspond à des rôles dont la reconnaissance procède d’une « performance » accomplie ou, au contraire, tenue en échec.

 

La sociologie française, de Durkheim à Bourdieu

Dans le domaine francophone, l’émergence du concept a été relativement plus tardive que dans le monde anglo-américain. Il a fallu attendre les années 1990 pour qu’il soit pleinement utilisé et conceptualisé de façon rigoureuse. S’il est employé plus tôt dans d’autres disciplines des sciences sociales, comme l’anthropologie, avec notamment un séminaire exploratoire et interdisciplinaire organisé par Lévi-Strauss qui, dès la fin des années 1970, légitime le concept (Lévi-Strauss, 1977), au sein de la sociologie, l’identité apparaît comme un concept longtemps resté en friche, en dépit de l’usage fréquent du terme.

De la discipline à son état naissant telle qu’elle se développe chez Durkheim, et jusqu’à Bourdieu, le concept d’identité suscite fort peu d’intérêt et même une certaine défiance parce que jugé trop « psychologisant ». Pour cette tradition française, de même que pour la tradition marxiste, les « identités de classe » (ou « conscience de classe ») sont certes interrogées, pour faire l’objet d’une critique fondamentale de leurs modes de constitution. La réflexion durkheimienne, reprise par Bourdieu et certains de ses élèves, se focalise ainsi sur les classifications et les classements d’État (voir notamment Bourdieu, 1989), entendus comme identités imposées ou comme actes d’identification impulsés par un champ social configurant des habitus particuliers.

Pour autant, chez Bourdieu, le concept d’identité n’est non seulement jamais vraiment formalisé, mais à dire vrai guère employé. Il existe toutefois ici ou là des développements plus consistants, qui inscrivent la notion dans l’architectonique conceptuelle de la théorie des champs. Ainsi, dans un article consacré à « l’idée de région », paru en 1980 dans les Actes de la recherche en sciences sociales – le numéro est placé sous l’intitulé « Identité » –, Bourdieu en vient à utiliser le concept, sans pour autant le définir ou à proprement parler l’intégrer à son lexique coutumier. La façon dont il l’envisage consiste à s’intéresser à la manière dont telle ou telle identité constitue un enjeu de luttes de pouvoir au sein d’un champ pour les acteurs qui y interagissent :

« On ne peut comprendre cette forme particulière de lutte des classements qu’est la lutte pour la définition de l’identité « régionale » ou « ethnique » qu’à condition de dépasser l’opposition que la science doit d’abord opérer, pour rompre avec les prénotions de la sociologie spontanée, entre la représentation et la réalité, et à condition d’inclure dans le réel la représentation du réel, ou plus exactement la lutte des représentations, au sens d’images mentales, mais aussi de manifestations sociales destinées à manipuler les images mentales (et même au sens de délégations chargées d’organiser les représentations comme manifestations propres à modifier les représentations mentales) » (Bourdieu, 1980, p. 65).

Selon une telle perspective, l’identité qui, dans le cadre des interactions humaines et des luttes de pouvoir sur lesquelles elle repose chez Bourdieu, est aussi et peut-être avant tout une « identité verbale » (Amossy, 2010), repose également sur la légitimité de celui qui l’énonce telle qu’elle se façonne à travers la constitution de son ethos. En vertu d’un trope analytique fréquent chez Bourdieu, l’identité est à la fois vue comme le produit d’un pouvoir et l’instrument qui génère ce pouvoir : « Le pouvoir sur le groupe qu’il s’agit de porter à l’existence en tant que groupe est inséparablement un pouvoir de faire le groupe en lui imposant des principes de vision et de division communs, donc une vision unique de son identité et une vision identique de son unité » (Bourdieu, 1980, p. 66). Il s’agit alors de « naturaliser » autant que possible l’identité, qu’il définit comme « cet être-perçu qui existe fondamentalement par la reconnaissance des autres », ce qui explique qu’elle soit l’« enjeu » de « luttes » pour « l’imposition de perceptions et de catégories de perception » (Bourdieu, 1980, pp. 66-67).

Il semble que ce ne soit qu’au cours des années 1990 que le concept d’identité ait fini par véritablement prendre dans la terminologie usuelle des sciences sociales francophones en Europe. Sans doute est-ce à la faveur de la vague de questionnement relative à une impression de « crise des identités » (Dubar, 2000) que le concept en vient à être pensé en tant que tel et désormais effectivement mobilisé, par exemple dans les recherches de Claude Dubar, qui a été conduit à théoriser le concept dans la perspective de recherches sur les professions (Dubar, 2001). En témoignent la multiplication de programmes de recherches consacrés à ces questions, jusque durant la première décennie du xxie siècle, avec notamment les travaux de Michael Pollak sur l’expérience concentrationnaire (Pollak, 1990) et « l’identité blessée » (Pollak, 1995), l’étude sur Vienne en 1900 (Le Rider, 1990) ou encore le concept d’« identité narrative » forgé par Paul Ricœur dans le droit fil de ses études sur la configuration narrative de la temporalité (Ricœur, 1990) – chez le philosophe, la notion n’est guère conçue en fonction d’enjeux proprement sociaux, mais elle a pu être utilisée selon des telles perspectives (Michel, 2003).

 

L’identité au sein des études littéraires

La mise en œuvre d’approches de la littérature indexées à des théories sociologiques relatives à l’identité ne se met en place que dans le courant des années 1980, avec un léger décalage dans le monde francophone européen au regard des développements auxquels on assiste outre Atlantique, en particulier à la faveur des différents courants post-modernes (théories post-coloniales et queer).

 

Approches post-modernes (Saïd, Butler…)

Certaines des premières approches de la littérature (et des productions artistiques de manière plus générale) au prisme de la question de l’identité relèvent de courants non spécifiquement sociologiques, mais qui traitent de questions centrales au sein des sciences sociales.

Tenu pour l’un des livres de référence des post-colonial studies, Orientalism d’Edward Saïd (Saïd, 1980 [1978]) a ouvert une brèche majeure, que les polémiques suscitées par cet ouvrage militant n’ont certes pas réduite, au contraire. Le livre, fondé sur la lecture de publications et d’œuvres de nature diverses – des études savantes aussi bien que des œuvres de fiction, par exemple – fait une place à la littérature, parmi d’autres types d’écrits constitutifs de l’image de l’Orient en Occident. Dans ce contexte, il s’agit pour l’auteur d’envisager la littérature comme un instrument, parmi d’autres, de façonnement de l’identité de l’autre, dans une perspective d’exercice de pouvoir et, tout particulièrement, de justification des entreprises coloniales, qu’il s’agit précisément pour Saïd de critiquer. À partir de cette date, de nombreuses études s’emploieront à remettre en question, au sein des études littéraires, les représentations par l’Occident de ses « autres », tout spécialement de ceux que Gayatri Chakravorty Spivak désigne comme « subalternes » (Spivak, 1988).

L’un des constats formulés par Saïd dans Orientalism résidait dans l’entreprise de féminisation de l’Orient au sein de la culture occidentale. Il reviendra quelques années plus tard à Judith Butler, dans une perspective sensiblement différente, de procéder à la déconstruction des représentations genrées qui sous-tendent les sociétés occidentales. Dans ses travaux ayant connu un important retentissement, elle s’emploie à souligner que le genre – à l’instar des autres paramètres de l’identité – n’est autre qu’une fiction ou, plus précisément, le fruit d’une « performance » (Butler, 1990) à laquelle chacun peut se livrer eu égard à la plasticité des identités de genre. Soulignant cette dimension théâtrale, il s’agit pour l’auteure de mettre en évidence le caractère fondamentalement non-naturel du genre, qui n’est naturalisé qu’au prix de discours à fonction régulatrice. Remettant en cause une certaine tradition féministe, qui tend à essentialiser l’identité féminine, les positions de Butler constituent l’un des fondements des Queer studies.

Ces nouvelles perspectives ont fait de l’identité (en particulier culturelle, ethnique et de genre) un enjeu crucial au sein des études littéraires. Dans le domaine anglo-américain, les études culturelles ont, dans le prolongement de ces interrogations, régulièrement développé des recherches sur la façon dont les identités sont travaillées, mises en scène et en question dans les textes, littéraires notamment, au point que certains programmes de maîtrise couplent d’ailleurs ces notions – Literature, culture, identity – dans leur intitulé et leurs offres de cours.

Au sein du monde académique francophone, les études québécoises se sont montrées nettement plus en phase avec les développements de ce type de questionnements aux États-Unis. Les questions relatives à l’identité et à la construction de l’identitaire sont devenues un enjeu de questionnement décisif de l’identité québécoise telle qu’elle prenait corps dans et par la littérature. Ces recherches – notamment celles de Simon Harel sur la dimension cosmopolite de la littérature québécoise contemporaine et sa façon de mettre en jeu la différence entre le soi et l’autre (Harel, 1989) – ont contribué à un changement de regard et permis de prendre en considération le passage d’une époque marquée par la constitution de l’identité nationale (1860-1970), qui en passe notamment par une poésie magnifiant le pays, aux enjeux plus contemporains de la multiplication et de l’hybridation des identités.

 

« Les mondes de l’art » (Howard S. Becker)

C’est de façon relativement tardive au regard de son histoire que l’interactionnisme symbolique s’est penché sur le monde littéraire. Encore l’a-t-il fait, en première instance, par le biais d’une approche globale, au sein de laquelle la sphère littéraire constitue un « monde de l’art » parmi d’autres. Dans Art Worlds (1982), Howard S. Becker envisage ainsi les « mondes de l’art » comme des univers au sein desquels les œuvres, leur réalisation comme leur réception, et plus largement leur reconnaissance, résultent de la collaboration d’un ensemble de personnes qui interagissent sur la base de conventions servant de cadres préétablis et relativement routinisés.

En l’espèce, la problématique identitaire se situe à plusieurs niveaux. D’une part, les « chaînes de coopération » identifiées et décrites par Becker reposent sur des rôles prédéterminés et les interactions que ceux-ci conditionnent. Ce sont ces interactions que Becker aborde principalement dans son ouvrage. D’autre part – mais cette problématique est en revanche seulement évoquée par Becker, qui ne s’y engage que marginalement –, envisager les mondes de l’art peut conduire à s’interroger sur la façon dont ceux-ci définissent leurs frontières et se livrent par conséquent à des attributions d’identité, qu’il s’agisse des identités des mondes en question, de celles de leur production ou encore de celle des acteurs de ces mondes.

« L’une des questions importantes, dans l’analyse sociologique des mondes sociaux, est de savoir quand, où et comment les acteurs établissent une démarcation entre ce qu’ils veulent donner pour caractéristique et tout le reste. Les mondes de l’art s’appliquent invariablement à déterminer ce qui est de l’art et ce qui n’en est pas, ce qui est leur art et ce qui n’en est pas, qui est artiste et qui ne l’est pas » (Becker, 2010 [1982], p. 60).

Dans un cas comme dans l’autre, il convient toutefois de noter que, dans le cadre de ce travail, ce sont davantage les principes fondateurs de l’interactionnisme symbolique qui sont mis en œuvre pour aborder le fonctionnement des « mondes de l’art » que le concept d’identité lui-même, qui n’est pas véritablement employé par Becker dans ce contexte, bien que les logiques qu’il décrit relèvent de celles en fonction desquelles le courant dont participe son travail envisage l’identité.

 

« Se dire écrivain » (Nathalie Heinich)

Nathalie Heinich se fonde sur les acquis de la tradition interactionniste de façon à développer une sociologie fondée sur l’examen de la participation au monde littéraire et à ses régimes de valeurs selon un angle subjectif. Dans une démarche qui se caractérise par une prise de distance affichée avec l’approche et les concepts bourdieusiens, Heinich commence à élaborer, au contact de Michael Pollak, une conception de l’identité qui s’inscrit dans le même temps de façon explicite dans la filiation goffmanienne, et plus largement nord-américaine. Elle s’emploie ainsi à expliciter ce qu’elle tient chez l’auteur de La Mise en scène de la vie quotidienne comme relevant « essentiellement [d]u stade de l’intuition » (Heinich, 1995, p. 501).

C’est essentiellement et en première instance dans le cadre de ses recherches sur les mondes artistique et littéraire, qu’elle envisage comme des espaces professionnels problématiques, que Heinich a été conduite à élaborer de façon systématique les enjeux induits par ce concept, soit dans des champs sociaux qui relèvent, pour employer sa terminologie, de « régimes de singularité ». Chez Heinich, l’identité se conçoit comme

« un modèle ternaire, selon lequel l’identité est la mise en cohérence de trois moments : l’auto-perception, c’est-à-dire la façon dont la personne se perçoit elle-même ; la représentation, c’est-à-dire la façon dont elle se présente à autrui ; et la désignation, c’est-à-dire la façon dont elle est désignée par autrui – personnes ou institutions » (Heinich, 2015, p. 68).

Ces différents « moments de l’identité » sont susceptibles d’être marqués par des incohérences. Une identité peut en effet être le nœud de conflits. Dans cette optique, inspirée également des travaux de Boltanski et Thévenot sur les « économies de la grandeur » (Boltanski et Thévenot, 1991), Heinich insiste régulièrement sur la dimension des valeurs, selon une perspective qu’elle tient pour « compréhensive » et non plus « explicative » (par différenciation d’avec l’approche critique de Bourdieu). Dès lors qu’un acteur peut « disposer » d’une « pluralité [de] régimes de valeurs » (Heinich, 1995, p. 517) qui ne sont pas nécessairement compatibles, il s’agit de rendre compte des difficultés rencontrées pour assurer une cohérence entre les moments constitutifs de l’identité, et de la façon dont chacun procède pour remédier à ces situations problématiques. C’est sur cette base qu’Heinich souligne les difficultés posées par l’identité d’« écrivain » : ne correspondant pas à une identité professionnelle parfaitement assurée, elle place ceux qui écrivent et souhaitent publier (ou le font) devant des difficultés à « se dire » écrivains.

Sous toutes ses formes, l’identité a été l’objet d’une multiplication sidérante de publications, de théorisations et d’usages distincts. Dans le domaine restreint des sciences sociales, on a vu que ce concept pivot, point d’articulation des relations qui s’établissent entre l’individuel et le collectif semble, aussi bien dans le monde anglo-américain que dans le domaine francophone, s’inscrire dans une perspective interactionniste, que celle-ci soit manifeste ou non, explicitement revendiquée ou pas. Quelle que soit la façon dont elle se trouve envisagée, et la focalisation particulière des différents courants qui s’y sont intéressés, l’identité n’est jamais envisagée comme mono-centrée, mais toujours comme le produit d’une relation entre des individus et d’autres individus, médiées par des institutions.

Il n’en reste pas moins qu’un clivage net se dégage de la comparaison des différentes traditions. Ainsi, si Bourdieu (et une large part de la tradition française) se focalise davantage sur l’objet de lutte que constitue la définition de telle ou telle identité dans une perspective de justification de l’exercice d’un pouvoir, d’autres chercheurs ont pour leur part davantage mis l’accent sur la dynamique propre des interactions entre acteurs. Si un versant insiste davantage sur les limites de la construction identitaire, et s’emploie à la critiquer, l’autre met au contraire l’accent sur la flexibilité et la plasticité des identités, qui s’offrent comme un espace de performativité souple, voire comme le lieu d’une forme de liberté.

Ce clivage, qui constitue une indication sur l’histoire des traditions des sciences sociales, mais aussi sur ce qu’implique l’identité (elle est à la fois quelque chose de reçu et d’imposé pour une part, mais aussi de choisi), trouve aujourd’hui de nouvelles déclinaisons, notamment dans le domaine du numérique et des identités et modes d’interaction particuliers qu’il implique (Han, 2014), ainsi que les débats terminologiques qu’il promeut (« identités virtuelles », « identités numériques » ?...). En dépit de ce que l’usage courant de la notion implique de permanence, voire de statisme, on n’en a jamais fini avec l’identité, qui paraît chose en perpétuelle mutation.

 

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Pour citer cet article :

David Martens, « Identité », dans Anthony Glinoer et Denis Saint-Amand (dir.), Le lexique socius, URL : http://ressources-socius.info/index.php/lexique/21-lexique/200-identite, page consultée le 24 avril 2017.